MIGNÓN

 

 

 

 

Personajes

MIGNON

PHILINE

GUILLERMO MEISTER

LOTARIO

LAERTES


JARNO

FEDERICO

ANTONIO
Muchacha gitana

Actriz

Joven acaudalado

Músico ambulante

Actor


Gitano

Enamorado de Philine

Criado
Mezzosoprano

Soprano


Tenor

Bajo

Tenor


Bajo

Tenor

Bajo

 

La acción se desarrolla en Alemania (dos primeros actos) e Italia (tercer acto), a finales del siglo XVIII.

 

ACTE PREMIER


(
Une cour de taverne allemande. A gauche, corps de bâtiment dont l'un des côtés fait face au public. Au premier étage, porte vitrée donnant sur le perron d'un escalier  extérieur qui descend dans la cour. A droite, un hangar. Table et tonnelles)

Scène Première

(Bourgeois, puis Lothario. Les bourgeois sont
attablés et boivent; quelques garçons de taverne
sont occupés a les servir)

CHOEUR DES BOURGEOIS
Bons bourgeois et notables,
Assis autour des tables,
Fumons tranquillement,
Et buvons en fumant!
La bière brune ou blanche,
Écume dans les pots!
C'est aujourd'hui dimanche;
C'est le jour du repos!

(Lothario parait au fond sur le seuil de la taverne.
Il s'avance lentement, s'arrête au milieu de la cour
et chante en s'accompagna sur on luth)

LOTHARIO
Fugitif et tremblant, je vais de porte en porte,
Où le hasard me guide,
où l'orage m'emporte!
Des misérables Dieu prend soin!
Elle vit! Elle vit! Et je cherche sa trace!
Je me repose un jour, un seul jour,
et je passe!... 
Je vais plus loin, toujours plus loin!

UN BOURGEOIS
(à ses voisins)
Oui; c'est Lothario, le vieux chanteur nomade.

DEUXIÈME BOURGEOIS
On dit que le malheur a troublé sa raison.

UN BOURGEOIS
D'où vient-il?

DEUXIÈME BOURGEOIS
On l'ignore.

CHOEUR
Allons, mon camarade!
Viens boire, et laisse-là ta plaintive chanson!
On fait asseoir Lothario sous la tonnelle,
et on lui verse à boire.

REPRISE DU CHŒUR
Bons bourgeois et notables,
Assis autour des tables,
Fumons tranquillement,
Et buvons en fumant.
La bière brune et blanche
Écume dans les pots!
C'est aujourd'hui dimanche,
C'est le jour du repos!

(Quelques buveurs remontent au fond
et se groupent sur le seuil de taverne)

Scène Seconde

(
Les Mêmes, Jarno, Safari, Zingari, Paysans
de la Foret Noire, puis Philine et Laërte sur
le balcon, puis Mignon)

QUELQUES PAYSANS
(entrant)
Place, amis! faites place aux enfants de Bohême,
Aux tsiganes, aux zingari!...
Voici toute la bande avec Jarno lui-même,
Et son compère Zafari!

(Entrée des Bohémiens. La bande défile autour
du théâtre. Un chariot couvert d'une toile grossière
et chargé d'oripeaux de toutes sortes, est traîné sur
le devant de la scène par deux ou trois zingari en
haillons. Jarno est debout sur le chariot. Mignon,
enveloppée d'un vieux manteau rayé, dort sur une
botte de paille au fond du chariot. Un groupe de
danseurs, le tambour de basque en main, s'élance
en scène. Zafari saisit son violon et donne le signal
de la danse. Un tambourin et un hautbois l’accompagnent) 

PHILINE
(paraissant sur le balcon suivie de Laërte)
Laërte, ami Laërte, accourez au plus vite!
Voilà qui nous promet un spectacle engageant!...
Mais ne vous moquez pas et soyez indulgent!
A vous asseoir je vous invite.

(Laërte s'asseoit sur le balcon a côté de Philine)

Danse bohèmienne

CHŒUR
Plus vives que l'oiseau des cieux,
Plus rapides que l'éclair même,
Filles d'Égypte et de Bohême,
Frappez le sol d'un pied joyeux!...
Ta, la, ralla! ta, la, ralla!
O filles de Bohême,
Filles au cœur joyeux,
Vous aimez, on vous aime,
Et tout est pour le mieux!...

(Jarno s'avance au milieu du théâtre et salue
l'assemblée. Quelques pièces de monnaie tombent
à ses pieds. Zafari les ramasse)

JARNO
Pour gagner maintenant toute votre indulgence,
Et vous remercier de vos dons généreux,
Mignon va vous montrer sa vive intelligence
En dansant devant vous le fameux
pas des œufs!

LE CHOEUR, PHILINE, LAERTE
Vivat! rapprochons-nous d'eux
Ma foi! restons-là tous deux
Pour voir la danse des oeufs.
Pour voir la danse des œufs.

JARNO
(se tournant vers Zafari)
Toi, Zafari, prépare 
Ton concerto le plus savant!...

(Aux autres Zingari)

Couvrez le sol d'un tapis rare!...

(S'approchant du chariot et réveillant Mignon)

Et toi, Mignon, debout! en avant! en avant!

(Zafari prélude sur son violon. Une vieille zingara
couvre le sol d'un lambeau de tapis. Les œufs y sont
déposés par un enfant. Mignon s'éveille a la voix de
Jarno et s'avance au milieu du cercle des curieux.
Elle tient un bouquet de fleurs sauvages à la main
et semble sortir d'un rêve)

PHILINE
(à Jarno, du haut du balcon)
Holà! mon cher monsieur,
vous plait-il de nous dire
Quel est ce pauvre enfant
qui semble vous maudire
De l'avoir de la sorte éveillé sans façon?... 
Est-ce une fille? est-ce un garçon?...

UN GROUPE DE VIEUX BOURGEOIS
Ces filles de Bohême
Ont de fort jolis yeux,
Et ma femme elle-même
Ne danserait pas mieux!...  

JARNO
Ni l'un ni l'autre, belle dame,
Ni garçon, ni fille, ni femme.

PHILINE
Qu'est-ce donc alors?

JARNO
(écartant le manteau qui couvre Mignon)
C'est Mignon.

(Philine et le chœur éclatent de rire)

MIGNON
(à part)
Ces yeux fixés sur moi... Ce rire qui m'outrage!...
Retrouve ta fierté, mon cœur et ton courage!...

JARNO
Allons, saute, Mignon!

MIGNON
(frappant la terre de son pied nu)
Non, non, non, non!
Je brave ta menace!
De t'obéir à la fin je suis lasse!


JARNO
Tu refuses!

(Se tournant vers les zingari)

Holà! vous autres, mon bâton!

LAERTE, PHILINE, CHOEUR
Danse, Mignon,
Gare au bâton!

JARNO
Danse, Mignon,
Méchant démon,
Ou mon bâton
Saura te mettre à la raison!  

MIGNON
Non, non, non, non, non, non! 

LOTHARIO
(courant à Mignon qu'il étreint dans ses bras)
Reprends courage!
Viens, pauvre enfant,
Contre sa rage
Je te défends!

JARNO
(avec colère)
Au diable! au diable!
Vil misérable!

(Il repousse violemment Lothario)

Danse, Mignon!
Méchant démon!
Ou mon bâton 
Saura te mettre à la raison!

MIGNON
Non, non, non, non, non, non!

(Jarno lève' son bâton sur Mignon. Entre
Wilhelm en habit de voyage, suivi d'un valet
qui porte sa valise et son manteau)

Scène Troisième

(
Les Mêmes, Wilhelm)

WILHELM
(s'élançant an secours de Mignon,
et retenant le bras de Jarno)
Holà! coquin! arrête, ou ton heure est venue!

JARNO
Hein? Plait-il?

WILHELM
(tirant un pistolet de sa poche)
Si tu fais un seul pas je te tue!  

JARNO
C'est bon! Je me tiens coi!

(D'un ton lamentable)

Mais je suis ruiné!
Qui de vous me paîra ma recette perdue?  

PHILINE
(sur le balcon, jetant sa bourse à Jarno)
Tiens donc! Prends et tais-toi!
que tout soit pardonné.  

MIGNON
(partageant son bouquet entre Wilhelm et Lothario)
A vous ces fleurs, amis,
qui m'avez défendue!...
 
Concertante

WILHELM
Qui diantre aurait pu prévoir
Cette bizarre aventure!
Mon cœur, pauvre créature,
M'a seul dicté mon devoir!

JARNO
Messieurs, revenez nous voir,
Oubliez cette aventure,
Vous serez, je vous le jure,
Très contents de nous ce soir.  

PHILINE
(à part)
Quel est, je veux le savoir,
Ce beau coureur d'aventure?
Il nous cache sa figure
Et n'a pas l'air de nous voir.

LE CHOEUR
(à Jarno)
Nous reviendrons tous vous voir
Tant que le dimanche dure,
On chemine à l'aventure
Et l'on vient danser le soir.  

LAERTE
(à Philine)
Ce beau garçon à l'œil noir,
Ce beau coureur d'aventure
Quel est-il? ah! je le jure,
Vous brûlez de le savoir.

MIGNON
(priant à l'écart)
O Vierge, mon seul espoir,
Protège ta créature!
Je me courbe sans murmure
Devant ton divin pouvoir!  

LOTHARIO
(immobile et l'œil fixe, touchant
les cordes de sa harpe)
Sous le voile obscur du soir.
Et sous la verte ramure,
Un homme à la lourde armure
Arrête son coursier noir!

(Les bourgeois sortent par le fond. arno et les
Bohémiens se retirent dans le hangar. Mignon
les suit et Lothario s'éloigne lentement. Philine
parle bas a Laërte en lui montrant Wilhelm du
doigt. Elle rentre chez elle en riant et Laërte
descend dans la cour par l'escalier extérieur) 

Scène Quatrième

(
Wilhelm, Laërte) 

WILHELM
(parlant au valet qui le suit)
Qu'on prenne soin de nos chevaux
et qu'on mette ma valise en lieu sûr...
quant à moi, je déjeunerai ici,
sous lés arbres. 

(Le valet entre à l'alberge) 

LAERTE
(s'approchant pour saluer Wilhelm)
Monsieur...

WILHELM
(lui rendant son salut)
Monsieur...

LAERTE
Je suis chargé par la jeune dame qui était tout
à l'heure avec moi sur ce balcon,
de vous faire ses compliments pour la façon
vraiment chevaleresque dont vous avez secouru
cette petite bohémienne contre les coups
de canne de son gracieux maître.

WILHELM
Ce que j'ai fait, Monsieur,
tout autre l'eût fait à ma place.

LAERTE
J'avoue que j'allais descendre,
quand vous avez paru sur le seuil
comme un Dieu sauveur;
et si je me suis arrêté en chemin,
c'est uniquement pour vous laisser la gloire
de votre bonne action. 

WILHELM
Je vous en remercie.

LAERTE
Nos cours sont faits
pour se comprendre.

(Ils se saluent)

Permettez-moi, monsieur,
de vous dire maintenant qui nous sommes.
Il est bon quelquefois de savoir à qui l'on parle.
Je me nomme Laërte et la dame du balcon
a nom Philine.
Vous voyez en nous les derniers débris d'une
troupe de comédiens dont le directeur a,
comme on dit, mis la clef sous la porte
et décampé sans payer personne.
Le fait en soi n'a rien d'extraordinaire,
et nos pareils sont habitués de longue main
à ces petits accidents de la vie de théâtre.
Quelques. uns de nos camarades sont dispersés
dans la ville, où ils végètent en attendant
une occasion favorable...
Philine compte sur sa bonne étoile
et épuise gaiement ses dernières ressources
sans s'inquiéter de l'avenir;
quant à moi, je profite de l'occasion
pour jouir de ma liberté, pour désapprendre
toutes les sottises dont messieurs les poètes
m'ont bourré la cervelle, pour dormir et manger
à mes heures, et redevenir
un citoyen comme un autre!

(Déclamant)

Mais un heureux hasard vous
met sur mon chemin,
Et je me fais honneur de toucher votre main!...


(D'un ton naturel)

Pardon!... l'habitude!...

WILHELM
(souriant)
‘Ne vous gênez pas pour moi;
les vers ne me font pas peur.

LAERTE
Seriez-vous poète?

WILHELM
A mes moments perdus.

LAERTE
Diable!

WILHELM
Mais jamais à jeun; rassurez-vous!

(une servante vient mettre le couvert)

Vous plaît—il, cher monsieur,
de partager mon modeste déjeuner? 

LAERTE
Volontiers! 

WILHELM
(à la servante qui prépare la table)
Deux couverts...

(A Laërte)

Nous aurons tout le loisir de causer
et de fêter, le verre en main,
notre heureuse rencontre. 

LAERTE
Mille grâces, cher monsieur?... 

WILHELM
Wilhelm Meister.
Et puisque vous m'avez dit qui vous êtes,
je ne puis faire autrement que d'imiter votre
franchise jusqu'au bout.
Confidence pour confidence : je suis le fils
d'un honnête bourgeois de Vienne.
J'ai quitté, il y a un an à peine, les bancs
de l'université pour recueillir l'héritage paternel
et faire mes premiers pas dans la vie.
Je suis jeune, je suis riche, je suis libre!...
amoureux... de l'amour!
ami des beaux vers et de toutes les belles
choses, curieux de voir le monde, et impatient
de rencontrer de folles aventures!  

LAERTE
(déclamant)
O jeunesse! 

WILHELM
(se levant)
Je veux parcourir notre vieille Allemagne,
Je veux voir la France et l'Italie
et semer mon argent sur le sable
de toutes les grandes routes!... 

Rondeau

Oui, je veux par le monde
Promener librement
Mon humeur vagabonde!
Au gré de mes désirs, je veux courir gaîment
Tout m'attire ou m'enchante,
Tout est nouveau pour moi ;
Et je ris et je chante, et ne suis que ma loi!
O maison paternelle!
Je te fais mes adieux, Et j'ouvre enfin mon aile
Comme un oiseau joyeux!...
Oui, je veux par le monde
Promener librement
Mon humeur vagabonde!
Au gré de mes désirs, je veux courir gaîment!
Si l'amour sur ma route
Ce soir me tend la main.
Je m'arrête et l'écoute
Sans attendre à demain!
Mon cœur n'est point rebelle
Au doux, plaisir d'aimer, et la voix d'une belle
Est prompte à me charmer!
Mais la femme rêvée
Qu'on appelle tout bas,
Je ne l'ai point trouvée!
Je ne la connais pas!...
Est-elle noble et belle? Est-elle brune ou blonde?
Peu m'importe vraiment!
Moi, je veux, par le monde
Promener librement
Mon humeur vagabonde!
Au gré de mes désirs,
je veux courir gaiement!  

LAERTE
Le déjeuner est servi. 

WILHELM
A table donc! 

LAERTE
A table!

(Riant)

Un vrai déjeuner sous de vrais arbres...
en compagnie d'un galant homme...
qui n'a jamais joué la comédie!...
c'est charmant, sur ma parole!

(ils s'attablent)

WILHELM
Servez-vous sans façon, je vous prie.

LAERTE
Voilà, pardieu! un poulet qui n'est point en carton peint...
permettez-moi de le découper... pour de bon.

(il découpe le poulet)

WILHELM
Diable!... il me paraît dur...

LAERTE
Bah! avec de la vigueur... et de bonnes dents!

WILHELM
A votre santé!

LAERTE
A la vôtre.

WILHELM
Que dites-vous de ce petit vin du Rhin?

LAERTE
Du Johannesburg... d'Alsace!...

(il boit et mange)

Ainsi, cher monsieur...
Wilhelm Meister, vous vous proposez
de parcourir le mondé entier...
Eh bien! prenez garde de vous arrêter
à la première étape! 

WILHELM
Comment?

LAERTE
N'allez pas, veux-je dire,
vous empêtrer tout d'abord dans
quelque piège amoureux!

(Mordant avec rage dans une aile de poulet)

Décidément les poulets d'auberge ne valent pas
mieux que ceux de théâtre!...
Celui-ci n'est pas en carton... non!...
il est en bois!

WILHELM
(riant)
C'est un coq.

LAERTE
Gaulois!

WILHELM
Oui... Il est un peu vieux.

LAERTE
Et le vin est jeune!

(il boit)

Moi qui vous parle, Monsieur,
j'étais parti comme vous... de mon village,
pour aller... jusqu'à la lune... avec mes vingt ans
et les écus de mon oncle défunt!...

(Faisant un effort pour avaler)

Ah! l'animal!

WILHELM
(riant)
Votre oncle!...

LAERTE
Non... le coq!... ma foi I j'y renonce!...

(il repousse son assiette)

A notre première halte, j'entre dans une grange
où des histrions de campagne jouaient
la comédie. J'avise, à la lueur des chandelles,
certaine fille de quinze ans, blonde comme
les blés! avec des yeux de myosotis, —
c'était l'ingénue de la troupe.
J'en deviens amoureux sur l'heure.
Je me déclare le lendemain,
et je l'épouse huit jours après.
Mais le soir même de la noce, monsieur,
je surprends un autre... Roméo aux pieds
de Juliette!
je me bats, je suis blessé, et le vainqueur s
e sauve avec ma femme et mon argent!
J'avais passe en quelque jours par toutes
les émotions de l'amant, du fiancé, du mari
et... du veuf!...

(il boit)

mon désir do voyager était passé,
ma soif d'aventures était satisfaite...
El le diable finalement me fit comédien!...
Vous voyez que je ne suis pas payé
pour aimer mon métier, et que j'ai mes raisons
pour vous dire de prendre garde aux femmes!...

WILHELM
(souriant)
Vous paraissez pourtant fort bien
avec la dame du balcon. 

LAERTE
Qui, Philine? Cela ne tire pas à conséquence,
je vous jure.
Nous connaissons beaucoup trop
pour nous aimer.

WILHELM
Bah!

(Philine entre ouvre la fenêtre et s'avance sur le
balcon pour écouter. Elle a remplacé son peignoir
du matin par une élégante robe do voyage) 

LAERTE
Nous nous sommes débité de si belles choses
en vers devant le public, que nous ne trouvons
plus rien à nous dire en prose,
quand nous sommes seuls face à face. 

WILHELM
(riant)
Vraiment!

LAERTE
Les loups d'ailleurs ne se dévorent pas
entre eux, vous savez? 

WILHELM
On le dit.

LAERTE
Mais vous, c'est différent!
Vous n'êtes pas du métier!
Vous êtes jeune, ardent, curieux...
et plein d'illusions! Méfiez vous de la dame!
Je suis trop son ami et je tiens trop à devenir
le vôtre pour ne pas vous donner ce bon avis.

WILHELM
Mais...

LAERTE
Vive, coquette, rusée, menteuse et vaine
comme toutes ses pareilles;
plus légère que le vent, plus perfide que l'onde,
plus changeante que la lune ; c’est avec tous
ces défauts la plus dangereuse fille
que je connaisse!
Buvons à sa santé!

(Ils trinquent et boivent. Philine descend
l'escalier pendant les dernières paroles de Laërte)   

Scène Cinquième

(
Les Mêmes, Philine)

Terzetto 


PHILINE
Eh! quoi! mon cher Laërte, en vidant votre verre,
N'ajouterez-vous rien à ce portrait charmant?


WILHELM
(saluant Philine)
Il vous juge en ami sévère,
Et vos beaux yeux disent qu'il ment.


PHILINE
Je vous sais gré du compliment.


Ensemble

PHILINE
(à part)
Essayons de nos charmes
Pour nous venger un peu.
Me voilà sous les armes,
Le reste n'est qu'un jeu!

WILHELM
(à part)
Que de grâces et de charmes!
Quels regards pleins de feu!
Les soupirs et les larmes
Sont ici hors de jeu.  

LAERTE
(riant)
La voilà sous les armes,
Nous allons voir beau jeu!
Devait de pareils charmes
Son cœur va prendre feu!  

PHILINE
(s'adressant a Wilhelm)
En ce pauvre monde où nous sommes
Si toute femme est comme moi
Coquette, légère et sans foi.
Hélas! Que dirons-nous des hommes?

(Montrant Laërte)

Combien j'en connais comme lui,
Qui traînent chez nous leur ennui,
Se vantant de haïr les belles
Qu'ils n'ont pas eu l'art de charmer;
Et qui nous traitent d'infidèles
Sans avoir su se faire aimer.

WILHELM
(riant)
Très bien dit! Vous voilà vengée!

LAERTE
Bravo! l'affaire est engagée!... 
Permettez, sans plus de façon,
Qu'on vous présente l'un à l autre.

(Présentant Wilhelm à Philine)

Monsieur Wilhelm Meister, un aimable garçon,
Qui vous offre son cœur en échange du vôtre.

(Présentant Philine à Wilhelm)

La signora Philine, un ange en falbala,
Qui vous trouve charmant et voudrait vous le dire.

(A Philine)

Décochez à monsieur votre plus doux sourire.

(A Wilhelm)

Offrez votre bouquet à madame...

(Il prend le bouquet et le donne à Philine)

Voilà!

Reprise de l'ensemble

WILHELM
(à part)
Que de grâce et de charmes!
Quels regards pleins de feu!
Les soupirs et les larmes
Sont ici hors de jeu! 

PHILINE
(à part)
Essayons de nos charmes
Pour nous venger un peu.
Me voilà sous les armes,
Le reste n'est qu'un jeu!  

LAERTE
(riant)
La belle est sous les armes,
Nous allons voir beau jeu!
Devant de pareils charmes
Son coeur va prendre feu!

PHILINE
(à Wilhelm)
Je vous prie, Monsieur, d'excuser
les folies de mon ami.

(à Laërte)

Vous, offrez-moi votre bras, s'il vous plaît. 

LAERTE
Nous sortons? 

PHILINE
Oui, je vous emmène pour soustraire
M. Meister à vos mauvais conseils. 

LAERTE
(riant)
Et pour fuir comme le Parthe.

(Déclamant)

" En lui perçant le cœur
d'un dard empoisonné"

(D'un ton naturel)

Où allons-nous?

PHILINE
A l'aventure.

(Bas)

Ma bourse est vide...

LAERTE
Diable I... la mienne aussi!

PHILINE
Il s'agit de trouver par la ville un honnête joaillier
à qui je puisse vendre quelques bijoux. 

LAERTE
(bas)
Vous êtes bien heureuse d'avoir
encore des bijoux à vendre!...

(Haut)

Allons. 

PHILINE
(lui prenant le bras)
A propos,
avez-vous entendu parler de notre ami Frédérick?

LAERTE
En aucune façon.

PHILINE
Depuis huit jours qu'il ne m'a pas vue,
il doit être mort!

LAERTE
C'est probable,

(a Wilheim)

Nous vous retrouverons ici, n'est-ce pas?

PHILINE
(riant)
Certainement!
Est-ce qu'on s'en va quand on m'a vue!

LAERTE
On ferait mieux de s'en aller! 

PHILINE
Insolent!

(a Wilheim)

A bientôt, Monsieur.

(Ils sortent)

Scène Sixième

(
Wilhelm, puis Mignon) 

WILHELM
(gaiement)
Voilà, pardieu!
une charmante fille!...
un peu folle... et très coquette sans doute,
mais charmante! 

(Mignon sort timidement du hangar) 

MIGNON
(a part)
Il est seul. 

WILHELM
Laërte a beau dire, ses sages avis
ne m'empêcheront pas, je crois,
d'en devenir amoureux!...

(Apercevant Mignon)

Ah! c'est toi, pauvre enfant!

MIGNON
Le maître s'est endormi et je viens te remercier.

WILHELM
Bon!... ne m'as-tu pas remercié déjà
en me donnant ton bouquet?

MIGNON
Mon bouquet...

WILHELM
(à part)
Diable! je l'ai laissé prendre par Philine!

MIGNON
(à part)
Qu'en a-t-il fait?...

WILHELM
Le service que je t'ai rendu
ne mérite pas tant de reconnaissance.
Ce misérable voulait te battre,
je lui ai fait pour en le menaçant
et tu as échappé pour cette fois à sa colère.
Voilà tout.
Demain je ne serai plus là pour te défendre.

Musique à l'orchestre

MIGNON
Demain, dis-tu?
Qui sait où nous serons demain?
L'avenir est à Dieu!
le temps est dans sa main. 

W1LHELM
Quel est ton nom?

MIGNON
Us m'appellent Mignon,
Je n'ai pas d'autre nom.

WILHELM
Quel âge as-tu?

MIGNON
Les bois ont reverdi, les fleurs se sont fanées,
Personne n'a pris soin de compter mes années.

WILHELM
Quel est ton père? Quelle est ta mère?

MIGNON
Hélas! ma mère dort,
Et le grand diable est mort!

WILHELM
Le grand diable!
Que veux-tu dire?

MIGNON
C'était mon premier maître.

WILHELM
Celui qui t'a vendue à cet homme!...

(L'examinant avec intérêt)

Mais comment étais-tu tombée entre ses mains?
Parle!
Je puis peut-être venir à ton secours
et t'arracher à cette vie misérable!
On t'a volée à ta famille, sans doute?
N'as-tu pas conservé quelque souvenir de ton enfance?

(Mignon le regarde sans répondre)

Tu gardes le silence! Tu n'oses te confier à moi! 

MIGNON
(cherchant à rappeler tes souvenirs,
et comme se parlant à elle-même)
De mon enfance, une seule chose est restée
gravée dans mon esprit, précise
comme au premier jour.
Je m'étais écartée de la maison de mon père
et j'errais à l'aventure dalla campagne,
quand je me vis entourée par des hommes
à figure étrange.
Je les suppliai de me ramener chez mon père
en leur indiquant le chemin qu'ils devaient suivre;
ils me le promirent
et m'emmenèrent avec eux.
Mais, la nuit, comme ils croyaient que je dormais,
j'entendis l'un d'eux qui disait:
« Elle pourra nous être utile ; il faut lui faire quitter
son » pays au plus vite!... » 

WILHELM
Dis-moi donc quelles contrées tu as traversées
pour venir jusqu'ici, vers quels lieux lointains
tu voudrais être ramenée. 

MIGNON

I.
Connais-tu le pays
où fleurit l'oranger,
Le pays des fruits d'or et des roses vermeilles,
Où la brise est plus douce et l'oiseau plus léger,
Où dans toute saison butinent les abeilles?
Où rayonne et sourit, comme un bienfait de Dieu,
Un éternel printemps sous un ciel toujours bleu?
Hélas! que ne puis-je te suivre
Vers ce rivage heureux d'où le sort m'exila!
C'est là que je voudrais vivre,
Aimer et mourir I — c'est là! 

II
Connais-tu la maison où l'on m'attend là-bas?
La salle aux lambris d'or
où des hommes de marbre m'appellent dans
la nuit en me tendant les bras, et la cour
où l'on danse à l'ombre d'un grand arbre?
Et le lac transparent où glissent sur les eaux
Mille bateaux légers pareils à des oiseaux?...
Hélas! que ne puis-je te suivre
Vers ce pays lointain d'où le sort m'exilai
C'est là que je voudrais vivre,
Aimer et mourir! — c'est là!... 
 
WILHELM
Ce pays enchanté dont tu parles,
cette contrée heureuse dont ton cœur a gardé
le souvenir, n'est-ce pas l'Italie, chère petite? 
 
MIGNON
(rêveuse)
L'Italie!... Je ne sais... 
 
WILHELM
(à part)

Étrange créature! 

(Jarno sort du hangar)

Scène Setième

(
Les Mêmes, Jarno)

JARNO
Ah! ah! Il parait que l'enfant vous plait...
mon prince, vous voulez- me la débaucher!... 

WILHELM
(avec colère, eu saisissant Jarno au collet)
Misérable! ne souille pas les oreilles de cette
enfant par tes infâmes soupçons!

JARNO
Non! je me contenterai de les lui frotter ce soir
en votre honneur. 

WILHELM
Si tu oses la maltraiter encore, je te dénoncerai
à la justice qui saura te faire rendre cette pauvre
petite à la famille à laquelle tu l'as sans doute volée! 

JARNO
Volée! tout le monde est témoin que je ne l'ai pas volée,
Monsieur, mais nourrie, élevée, comme mon enfant!
comme mon propre enfant!

WILHELM
Quelle est donc son origine? 

JARNO
(d'un ton bourru)
Je l'ignore! Tout ce que j'en sais, c'est que j'en ai
hérité de mon frère qu'on avait surnommé le
Grand diable, à cause de ses merveilleux talents!
Au surplus, puisqu'elle vous intéresse si fort,
remboursez-moi ce qu'elle m'a coûté
en costumes et en nourriture, et vous déciderez
de son sort comme vous l'entendrez! 

WILHELM
Soit. — J'accepte ta proposition.

JARNO
(étonné)
Ah! bah!

MIGNON
(à part)
Que dit-il?

WILHELM
(à Jarno)
Viens avec moi... je te donnerai l'argent
que tu demandes et, en retour, tu me signeras
un écrit qui rende la liberté à Mignon.

JARNO
Pourvu que je sois payé, je vous signerai
tout ce que vous voudrez. 

WILHELM
Viens donc!

(a Mignon)

Dans un instant tu seras libre.
A bientôt, chère enfant.

(Il entraîne Jarno dans l'auberge)

Scène Huitième

(Mignon, puis Lothario)

MIGNON
Libre! libre! Est-ce vrai'?... L'ai-je entendu?

(Apercevant Lothario qui parait an fond)

Ah! viens partager ma joie et sois béni
comme lui, toi qui as pris ma défense!

LOTHARIO
Je te cherchais pour te faire mes adieux...
J'ai voulu to revoir avant de partir.

MIGNON
Pourquoi partir déjà? 

LOTHARIO
Il le faut. 

MIGNON
Seul!... sans guide!

(a part)

Pauvre vieillard privé de raison!

(Haut, avec intérêt)

Vas-tu au Nord ou au Midi?

LOTHARIO
Les hirondelles que tu vois glisser dans le ciel
s'enfuient vers le Midi; je vais là où elles vont!... 

MIGNON
(tristement)
Que ne puis-je comme elles, à travers l'espace,
m'envoler vers ma patrie!
Donne-moi ton luth!... 

LOTHARIO
Le voici. 

MIGNON
Écoute.

(Elle chante en s'accompagnant sur la harpe)

Duetto


MIGNON
Légères hirondelles,
Oiseaux bénis de Dieu,
Ouvrez, ouvrez vos ailes,
Envolez-vous! Adieu  

LOTHARIO
(l'écoutant)
Le vieux luter s'éveille
Sous ses jeunes doigts
Et semble, ô merveille!
Répondre à sa voix.

MIGNON
Fuyez vers la lumière.
Fuyez vite là-bas vers l'horizon vermeil!
Heureuse la première
Qui reverra demain le pays du soleil!

ENSEMBLE
Légères hirondelles,
Oiseaux bénis de Dieu,
Ouvrez, ouvrez vos ailes,
Envolez-vous! adieu I

(On entend dans la coulisse la
voix et les éclats de rire de Philine) 

MIGNON
Encore cette femme!
Je ne veux pas la voir! Viens!... 

(Elle entraîne Lothario sous le hangar)

Scéne Neuvième

(
Philine, Frédérick, puis Wilhelm et Jarno. Philine
entre en riant aux éclats ; Frédéric la suit on
secouant ses habits couverts de poussière) 

PHILINE
Non! Laissez-moi rire, mon cher Frédéric...
cette façon de tomber à mes pieds, en passant
par-dessus la tète de votre cheval,
est tout à fait galante. Je ne vous savais pas
de cette force Sûr la voltige!... 

FREDERICK
Oui, raillez! Quand j'ai crevé cette
malheureuse bête pour vous revoir plus vite!... 

PHILINE
No voulez-vous pas que je lui paie
un tribut de larmes?
Quand je vous le disais,
que vous me reviendriez bientôt?
Est-ce que vous pouvez vivre loin de moi?

(Elle rit) 

FREDERICK
Ah! cruelle!
vous me faites déjà repentir d'être revenu! 

PHILINE
(riant)
Qui vous empêche de repartir? 

(Wilhelm sort de l'auberge suivi de Jarno)

WILHELM
C'est entendu! Mignon est libre! 

JARNO
C'est entendu! je vais lui donner ses
bardes et je vous l'envoie,

(a part)

Cent ducats! l'affaire est bonne! 

(Il entre sous le hangar)

Scène Dixième

(
Wilhelm, Philine, Frédérick) 

PHILINE
(s'approchant de Wilhelm)
Comment! qu'entends-je là! Vous avez payé
la liberté de cette jeune bohémienne!
C'est fort généreux à vous. 

WILHELM
Je l'ai interrogée, et elle m'a inspiré un vif intérêt.

PHILINE
Qu'en voulez-vous faire? 

WILHELM
Je la laisserai ici, en apprentissage chez
quelque honnête ouvrière. 

PHILINE
(riant)
Donnez-la moi plutôt; je lui apprendrai à jouer
la comédie... et elle m'enseignera, en retour,
la danse des œufs. 

WILHELM
Ne vous moquez pas de cette malheureuse,
ce serait trop cruel de votre part.

FREDERICK
(à Philine d'au air furieux)
D'où sort celui-là?

(Il s'avance entre Wilhelm et Philine pour les séparer)

PHILINE
(passant devant lui)
Otez-vous de là.

(a Wilhelm)

M. Meister, je vous présente le jeune Frédérick,
un petit écolier qui s'est échappé pour moi
de l'Université, et que je ferai reconduire un jour
chez ses parents, lorsque je les connaîtrai.
Pour me suivre, il est capable de tout,
il se ferait volontiers souffleur,
allumeur de lampes, maître de ballet
ou coiffeur de la troupe! 
Enfin, c'est un de mes adorateurs
les plus entêtés et les plus jaloux.
Il me quitte régulièrement tous les huit jours
et me revient régulièrement
huit jours après!

(Prenant la main de Frédérick)

M. Frédérick... approchez donc!...
je vous présente M. Wilhelm Meister,
un homme que vous aimerez, j'en suis sûre,
car notre ami Laërte lui a fait promettre
de ne pas me faire la cour. 

WILHELM
(bas, en souriant)
Je n'ai rien promis. 

FREDERICK
(à part)
La coquette! 

WILHELH
(à part)
Elle est charmante!

PHILINE
(à part)
Il m'aime déjà!

(Haut)

Mais où donc est Laërte?

LAERTE
(du dehors)
Philine!... ma chère Philine!... 

WILHELM
Le voici!... 

Scène Onzième

(
Les Mêmes, Laërte)

LAERTE
(entrant vivement une lettre à la main)
Victoire!

PHILINE
Qu'y a-t-il?...

LAERTE
Tiens, Frédéric!

(Lui tendant la main)

Bonjour!

FREDERICK
(d¡un air désolé)
Bonjour. 

LAERTE
Ho! ho! quel air funèbre!

PHILINE
Il a crevé un cheval pour nous rejoindre!

LAERTE
(se tournant vers Frederick)
Pauvre béte! 

FREDERICK
Qu'y a-t-il?... 

LAERTE
Je parle du cheval. 

PHILINE
Voyons vos nouvelles? 

LAERTE
Nous triomphons de la mauvaise fortune,
ma chère! Nous allons vivre dans les délices
de Capoue et exercer nos talents devant
une assemblée digne de nous! 

PHILINE
Comment cela? 

LAERTE
Nos camarades se disposent à partir;
ils viendront nous rejoindre ici tout à l'heure.

(Lui donnant la lettre)

Et voici la lettre qui vous concerne. 

PHILINE
Lisez-nous cela, Laërte.  

LAERTE
(à Wilhelm)
Vous permettez?

(Ouvrant la lettre et lisant)

« Ma toute belle, pour fêter dignement le passage
du prince de Tiefenbach qui doit s'arrêter
quelques jours dans mon château, j'ai pensé
à lui donner le plaisir de quelques représentations
dramatiques, et j'ai fait mander à vos camarades
que je les attendais aujourd'hui même;
pour vous, ma toute belle, qui êtes l'étoile
de cette compagnie, je vous envoie
un carrosse pour faire commodément la route.
J'espère que vous accepterez cette invitation
et que vous n'aurez pas à vous plaindre
de l'hospitalité que vous recevrez chez votre plus
dévoué admirateur et ami.
Le baron de Rosemberg. »

FREDERICK
Mon oncle! 

PHILINE
(éclatant de rire)
Votre oncle! Le baron est votre oncle! 

FREDERICK
Hélas! oui. 

PHILINE
Eh bien! soyez tranquille!
Je lui en dirai de belles sur votre compte!

FREDERICK
Vous acceptez donc son invitation?

PHILINE
Avec empressement!...
Et son carrosse aussi! 

FREDERICK
Mais...

PHILINE
Quoi?

FREDERICK
Je le connais, mon oncle!... il est homme à...

PHILINE
A vous disputer mon cœur!...
et à vous déshériter pour mes beaux yeux!
nous rirons! 

FREDERICK
(exaspéré)
Morbleu!

(Il remonte au fond et va causer avec Laërte) 

PHILINE
(se tournant vers Wilhelm)
Quant à vous, cher monsieur,
s'il vous prenait fantaisie de nous accompagner,
je vous présenterais au baron
comme le poète de la troupe... 

WILHELM
(souriant)
Moi? 

PHILINE
Pourquoi non?
Cette petite fête promet d'être charmante!..
Et l'on n'a pas tous les jours l'occasion de voir de près
un prince de Tiefenbach!
Si vous venez, d'ailleurs...
vous me ferez plaisir.
C'est convenu, n'est-ce pas? 

(Elle remonte tors l'auberge) 

FREDERICK
Philine! 

PHILINE
Vous!...

(Elle monte l'escalier qui conduit à sa chambre)

si Vous vous avisez de nous suivre...
je vous livre à votre oncle! 

FREDERICK
Philine!... 

PHILINE
(sur le balcon)
Adieu! 

(Elle entre en riant chez elle et ferme la porta)

LAERTE

Elle se moque de vous, mon cher. 

FREDERICK
Si je le croyais! 

LAERTE
Vous pouvez en être sûr.

FREDERICK
Maudite coquette! maudit baron!... maudite lettre!...

(Tendant la main à Laërte)

Au revoir, Laërte.

(Tournant le dos à Wilheim)

Vous, Monsieur... je ne vous salue pas!

WILHELM
Plaît-il?

(Laërte retient Wilheim; Frédérick sort furieux)

Scène Douzième

(
Laërte, Wilhelm)

LAERTE
La jalousie lui fait perdre la tête!...
Il vous croit déjà dans
les bonnes grâces de sa belle! 

WILHELM
Moi! quelle folie! 

LAERTE
Oui, les amoureux sont toujours fous!
surtout ceux que Philine a ensorcelés...
comme celui-là!
Vous savez ce que je vous ai dit là-dessus...
Je vais payer ma note et je reviens vous serrer
la main si nous devons nous séparer.

(Il entre dans l'auberge)

WILHELM
(rêvant)
La suivre dans ce château...

pourquoi pas?...

Scène Treizième

(
Wilhelm, Mignon, puis Lothario)

MIGNON
(accourant vers Wilhelm)
Me voici! tu m'as rachetée,
A ton gré dispose de moi!

WILHELM
Je sais en cette ville, où le sort t'a jetée,
D'honnêtes gens chez qui tu seras bien traitée.

MIGNON
(vivement)
Pourquoi me séparer de toi!

WILHELM
(souriant)
Je ne puis t'emmener avec moi, pauvre fille!
Et m'imposer les soins d'un
père de famille.

MIGNON
Ne peux-tu m'habiller comme un jeune garçon.
Et me laisser porter ta livrée.

WILHELM
(lui prenant les mains)
A quoi bon?

MIGNON
(avec un élan passionné)
Envers qui me délivre
Je voulais m'acquitter!
J'étais prête à te suivre
Pour ne plus te quitter!

WILHELM
Des mains de ce sauvage
Libre pour un peu d'or,
Quel nouvel esclavage
Veux-tu subir encor?  

MIGNON
(tristement)
C’est bien!... puisque ta main
sans pitié me repousse,

(Montrant Lothario qui paraît sur le seuil du hangar)

Je pars avec lui!... 

LOTHARIO
(accourant vers Mignon et l’entourant de ses bras)
Viens! La libre vie est douce!
A l'ombre des grands bois
sous le ciel étoile,
Nous trouverons un lit de fougère et de mousse
Et tu partageras le pain de l'exilé!...

(Il veut entraîner Mignon)

WILHELM
(l'arrêtant)
Non! pauvre enfant!
pour toi l'avenir m'épouvante!
Jeune fille ou garçon, serviteur ou servante,
Reste avec moi si tu le veux!
Le sort en est jeté!
¡Je me rends à tes vœux!

Ensemble 

MIGNON
(baisant la main de Wilhelm avec transport)
Envers qui me délivre
Je pourrai m'acquitter!
Je suis prête à te suivre
Pour ne plus te quitter!  

WILHELM
(lui souriant avec bonté)
L'ami qui te délivre
Ne doit plus te quitter!
Libre à toi de me suivre;
Il faut te contenter.

LOTHARIO
(à part, retombant dans son extase habituelle)
Dieu bon! laissez-moi vivre
Espérer et chanter!...

Scène Quatorzième

(
Les mêmes, comédiens et comédiennes, Philine,
Laërte, Jarno, .les bohémiens, bourgeois et
paysans. Les comédiens envahissent la cour de
l'auberge. Ils sont en habits de voyage et portent sur
l'épaule on à la main des paquets et des valises qui
contiennent leurs bardes de théâtre. La duègne tient
un carlin entre ses bras. L’amoureux de la troupe
s'abrite sous un léger parasol vert) 

WILHELM
Ah! voici déjà toute la troupe comique
qui se prépare à partir avec Philine! 

CHŒUR DES COMÉDIENS
En route, amis, plions bagage!
La chance nous sourit enfin!
Que la gaîté soit du voyage,
Au diantre la soif et la faim!
Oublions nos repas d'auberge,
Et saluons, chapeau levé,
Ce vieux castel où l'on héberge
Les histrions sur le pavé!  

LES COMÉDIENNES
(avec dépit)
C’est, je gage, à Philine
Que le baron destine
Ces laquais élégants
Et ces chevaux fringants!  

(Les bohémiens sortent du hangar. Les bourgeois
et les paysans se pressent au fond delà scène; un
laquais fend la foule des curieux et vient saluer
Philine qui descend l'escalier de sa chambre, au
bras de Laërte) 

PHILINE
Qui m'aime, me suive!
Et toi, Dieu des amours,
Sois notre convive,
A ton appel j'accours!  

LAERTE
(au laquais)
Nous vous suivons,

(Aux garçons d'auberge qui portent colles de Philine)

Allez devant, vous autres!

(Aux comédiens)

Je vous précède, amis, pour vous mieux recevoir!
Un splendide festin vous attendra ce soir!  

LES COMÉDIENS
Vivat!

PHILINE
(bas à Wilhelm, lui tendant la main)
Et vous, Monsieur,
n'êtes-vous pas des nôtres?...
Grâce au galant seigneur
Qui, pour nous faire honneur,
Nous prête son carrosse,
Nous allons voyager, et nous faire héberger,
Comme en un jour de noce! 

WILHELM
(portant la main de Philine a ses lèvres)
Oui, je veux vous revoir!
Je serai de la fête!  

PHILINE
Adieu donc, cher poète!
J'emporte cet espoir;
Et voilà pour ce soir,
Mon seul bouquet de fête!

(Elle montre à Wilhelm le bouquet qu'elle a reçu
de lui. Mignon qui reparaît, son paquet à la main,
s'approche vivement et reconnaît les fleurs qu'elle
a données à Wilhelm)

MIGNON
(à part)
Mon bouquet!

WILHELM
(à Mignon)
Qu'as-tu donc?

MIGNON
Rien.

PHILINE
(bas à Laërte)
Il m'aime! 

LAERTE
(riant)
Il est pris!

MIGNON
(montrant Lothario)
Vois, de mes pauvres fleurs
il n'a point fait mépris!
II n'a pas rejeté mon bouquet, lui...  

WILHELM
(bas en souriant)
Pardonne!
Je ne l'ai pas offert... on me l'a pris.

MIGNON
C'est bien!... emmène-moi!...
Je t'appartiens!... Ordonne!

(Aux bohémiens)

Vous dont j'ai partagé
La honte et la misère, Adieu!...

(A l'enfant en lui passant une médaille au cou)

Toi, pauvre enfant, sois un jour protège
Par cette humble médaille!

(A Jarno)

Et toi, dont la colère.!
M'a si souvent fait peur... hélas!

(Lui tendant la main) 

Adieu!
Mignon ne t'en veut pas!

LES COMÉDIENS
(au fond)
Adieu, Philine, et bon voyage!

LES BOURGEOIS
(au fond)
Adieu, la belle, et bon voyage!

LES BOHÉMIENS
Adieu, Mignon et bon voyage!

LOTHARIO
J'entends au loin gronder l'orage.

LES COMÉDIENS
En route, amis! plions bagage
La chance nous sourit enfin!
Que la gaîté soit du voyage!
Au diantre la soif et la faim!
Oublions nos repas d'auberge,
Et saluons, chapeau levé,
Ce vieux castel où l'on héberge
Les histrions sur le pavé!

(
Wilhelm fait un dernier signe d'adieu à Philine.
Les comédiens et les comédiennes se disposent à
partir. Lothario s'assoit pensif sur le devant de la
scène. Mignon s'arrête an milieu du théâtre, les
yeux fixés sur "Wilhelm)



ACTE DEUXIÈME


Premier Tableau

(
Un boudoir élégant. Porte au fond. Portes
latérales. A droite une fenêtre, à gauche une
cheminée. Toilette, fauteuils, etc)

Scène Premère

(
Philine, Laërte. Philine est assise
devant la toilette. On frappe à la porte) 

LAERTE
(du dehors)
Peut-on entrer?

PHILINE
C'est vous, Laërte?...

LAERTE
(entrant, il est un peu gris)
Oui, ce n'est que moi! Bonsoir, Philine.

PHILINE
Bonsoir, Laërte.

LAERTE
Je ne vous dérange pas? 

PHILINE
Vous!... Jamais!...

LAERTE
Au fait! je ne suis que votre ami...
et il y a si longtemps!...

(Regardant autour de lui)

C'est ici qu'on vous loge? 

PHILINE
Oui, mon cher! dans le boudoir
de madame la baronne.

LAERTE
Dont monsieur le baron a gardé la clé!.

PHILINE
Impertinent!

LAERTE
Bah!... s'il vous aime!... 

PHILINE
Et si je ne l'aime pas?... 

LAERTE
Vous avez tort!
Un homme chez qui l'on fait si bonne chère,
mérite quelques égards!... 

PHILINE
Vous avez bien soupé, il paraît? 

LAERTE
Comme un roi!... pas de théâtre, s'entend! 

(Il s'étend dans un fauteuil) 

PHILINE
Et le vin du baron vous a mis, je crois,
en belle humeur. 

LAERTE
Je le crois aussi!

(Déclamant)

Rien ne vaut pour nous égayer
Le vin qu'on n'a pas à payer!...  

PHILINE
(riant)
Fi! mon cher, vous êtes gris!  

LAERTE
Non! je suis gai, je me sens en humeur de rire
et de déraisonner; je suis capable de jouer
très bien la comédie ce soir!
Ce sera drôle! 

PHILINE
Et nouveau!

LAERTE
Et nouveau! Je suis même capable de vous faire
des compliments et de composer un madrigal
en votre honneur!
Ce sera bien plus nouveau encore! 

PHILINE
Et bien moins amusant! 

LAERTE
On ne sait pas. Je suis très galant quand je veux!

(Se levant)

Écoutez plutôt... 

Madrigal

Belle, ayez pitié de nous!
Daignez baisser vos paupières!
Le cils de vos yeux si doux...
Sont des flèches meurtrières
Du Dieu qui nous blesse tous!

(Il fait une pirouette)

Voilà! 

PHILINE
(riant)
Bravo!
On croirait entendre le jeune Frédérick.  

LAERTE
Merci! 

PHILINE
Ou le baron lui-même. 

LAERTE
Bien obligé! 

PHILINE
Moi, je vous tiens compte de l'intention.
Et je suis d'autant plus touchée de cet accès
de galanterie de votre part, que jusqu'à ce jour
vous ne m'y avez guère accoutumée!... 

LAERTE
(tranquillement)
C'est vrai!

(Lui tendant une bonbonnière)

Une pastille...

PHILINE
(puisant dans la bonbonnière)
Merci!

(S’appuyant familièrement sur son épaule)

Avouez pourtant une chose,
mon cher Laërte,
c'est que vous êtes bien heureux d'être
mon ami... sans quoi, vous auriez fait la route
à pied... convie les autres. 

LAERTE
C'est probable! 

PHILINE
Et au lieu do trouver ici le souper préparé...

LAERTE
Je me serais morfondu à la porte, ou dans
quelque salle basse du château...
comme les autres... 

PHILINE
C'est sûr! 

LAERTE
A propos des autres,
 savez-vous ce qui leur est arrivé? 

PHILINE
Non! contez-moi cela. 

LAERTE
L'histoire est navrante! 

PHILINE
Bah! 

LAERTE
Vous allez voir...
Pendant que nous galopions
gaiement sur la grande route, dans le carrosse
du baron, nos infortunés camarades,
surpris par l'orage à une lieue ou deux
du château, égarés dans des chemins
de traverse qu'ils ne connaissaient pas,
percés d'outre en outre par une pluie battante,
ont failli, il parait, rester embourbés jusqu'au
cou dans une grenouillère!... 

PHILINE
En vérité!... 

LAERTE
(déclamant)
Oui, Madame, embourbé» dans une grenouillère!
Sctrwartz y perd sa perruque... avec sa tabatière;
Aloysius, au milieu des jurons et des cris,
Manque de s'y noyer... avec ses manuscrits;
Le fidèle carlin de la vieille Gudule
Voit nager sa maîtresse... après son ridicule,
Veut les sauver Ions deux, et périt sous les eaux
Conrad enfin, Conrad, du milieu des roseaux,
Sort comme un Dieu marin, et laisse dans la mare
Le peu de voix qu'il doit à la nature avare!  

PHILINE
O malheureux Conrad! 

LAERTE
O regrets superflus! Il éternue encor; —
mais il ne chante plus!
Bref, sans le secours de quelques paysans
qui ont bien voulu les aider à se tirer de là
et les remettre sur le bon chemin,
c'en était fait de nos amis!... —
Que dites-vous de l'aventure?...
N'êtes-vous pas émue... attendrie?... 

PHILINE
(avec indifférence)
Pas du tout. — Qu'est-ce que cela me fait?

LAERTE
Et à moi donc?

(Ils se regardent et éclatent de rire)

PHILINE
(déclamant)
Je ris de leurs malheurs
comme ils riraient des nôtres!

LAERTE
Quand tout va bien pour nous
pourquoi songer aux autres!

(Lui tendant de nouveau sa bonbonnière)

Encore une...  

PHILINE
(lui prenant familièrement le bras)
Parlons d'autre chose,
voulez-vous?
Avez-vous des nouvelles de notre ami? 

LAERTE
Qui? Frédérick?
il est ici,
je l'ai vu rôder dans les jardins... 

PHILINE
Il s'agit bien de Frédérick!  je vous parle
de ce jeune homme que nous avons rencontré
ce matin... dans Cette auberge... 

LAERTE
M. Wilhelm Meister?... 

PHILINE
Lui-même. 

LAERTE
(d'un air moqueur)
Au fait, je me rappelle,
ne l'avez-vous pas invité à nous rejoindre ici?
Ne lui avez-vous pas offert de le présenter
au baron, en qualité de poète de la troupe?
Ne vous a-t-il pas promis de venir? 

PHILINE
(souriant)
Je crois que oui. 

LAERTE
Eh bien! il ne viendra pas. 

PHILINE
Pourquoi? Qu'en savez vous? 

LAERTE
Je lui ai dit ce qu'il fallait, et j'espère qu'il
se souviendra de mes bons avis. 

PHILINE
(vivement, lui quittant le bras)
Eh! mon cher, je vous trouve plaisant
avec vos bons avis!...
N'est-ce pas vous qui me l'avez présenté? 

LAERTE
Oui, par malice. 

PHILINE
Plaît-il? 

LAERTE
Les victimes de l'amour me font toujours rire,
en souvenir de mes infortunes conjugales,
et je le poussais moi-même dans vos filets...
pour m'amuser! 

PHILINE
Vous êtes poli! 

LAERTE
Mais il me plaît, ce garçon, il m'intéresse!
Je serais désolé qu'il lui arrivât malheur! 

PHILINE
De mieux en mieux! Vous me paierez cela, Laërte!
Quant à M. Meister...

LAERTE
Nous ne le verrons plus! 

PHILINE
Lui!...

(Riant)

Il est en route depuis longtemps!
il frappe en ce moment à la porte du château...
il demande à me voir... on nous l'amène...
il vient!... et...

UN LAQUAIS
(annonçant)
M. Wilhelm Meister.

PHILINE
Et le voilà!...

LAERTE
(étonné)
Ah! bah!

(a Philine)

Ma foi! tant pis pour lui! je ne m’en mêle plus! 

PHILINE
C'est tout ce que je vous demande!

(Au laquais)

Faites entrer.

Scène Deuxième

(
Les Mêmes, Wilhelm Meister, puis Mignon) 

WILHELM
(entrant)
Charmante Philine!...
Mon cher Laërte!... 

PHILINE
Je suis ravie, Monsieur, que vous
vous soyez souvenu de votre promesse!... 

WILHELM
Et moi je vous remercie de m'avoir invité
à vous suivre!... je me réjouis d'assister à cette
fête et d'avoir l'occasion de vous applaudir!... 

LAERTE
Nous applaudir! oh! pourquoi?... 

PHILINE
Je me charge de vous présenter au baron.

LAERTE
Et moi a la baronne.
Mais permettez-moi d'abord d'aller donner un
coup d'œil aux préparatifs de la représentation...
Le théâtre est installé dans la serre
du château, à deux pas d'ici,
au bout de la galerie.
Nous jouons ce soir :
Le songe d'une nuit d'été, d'un nommé
Shakespeare... un poète anglais
qui ne manque pas de mérite.
C'est l'illustre Aloysius, noire souffleur,
qui a refait la pièce au goût du jour.
Les invités du baron n'y comprendront rien
tout de même!... Mais peu importe!
Philine sera charmante
dans son costume de Titania!
Quant à moi, je vais revêtir les habits
du seigneur Thésée, duc d'Athènes, et je reviens
vous chercher quand il en sera temps!...

(A Wilhelm, déclamant)

A bientôt, cher monsieur!

(A Philine)

Adieu, ma toute belle!
Je vous laisse avec lui!...

(A Wilhelm)

Je vous laisse avec elle!

(Il remonte au fond et s'arrête sur lu seuil)

Mais quelle est cette enfant qui se tient là
en dehors, derrière la porte? 

WILHELM
C'est Mignon.

PHILINE
Mignon!

WILHELM
Oui, la pauvre enfant n'a pas voulu se séparer de moi.
Je lui ai fait quitter ses haillons de bohémienne,
et elle m'a suivi. Voulez-vous que je l'appelle! 

PHILINE
Sans doute, je suis curieuse de la voir! 

WILHELM
(appelant)
Mignon!

MIGNON
(paraissant sur le seuil)
Tu m'as appelée, maître?...  

(Mignon entre timidement. Elle est vue en jeune
garçon et porte un petit paquet qu'elle laisse tomber
sur le     seuil. Musique a l'orchestre rappelant le
motif e la danse des œufs du premier acte)

PHILINE
(riant)
Ah! ah! ah! ah!
La plaisante métamorphose!  

WILHELM
(à Mignon)
Approche sans crainte, chère enfant!
Voilà un bon feu qui va te réchauffer.
Demande à Philine, la permission de t'asseoir
là un moment... dans ce beau fauteuil!

PHILINE
Oui, oui, réchauffe-toi, Mignon;
tu nous danseras après, la danse des œufs.

(Mignon fait on mouvement, ses
yeux rencontrent ceux de Wilhelm)  

MIGNON
Si tu l'ordonnes... j'obéirai. 

PHILINE
(à part)
Quelle étrange idée de nous amener
cette bohémienne! 

LAERTE
(bas à Mignon)
Si tu aimes ton maître, ne le quitte pas,
et méfie-toi de Philine! 

PHILINE
Vous dites?... 

LAERTE
Moi! rien!... à bientôt.

(Bas à Mignon)

Méfie-toi!

(Il sort)

Scène Troisième

Trio

WILHELM
Plus de soucis, Mignon!
plus de tristes pensées!
Viens réchauffer tes mains glacées,
A ce foyer, hospitalier!...

(Il fait asseoir Mignon dans un
fauteuil devant la cheminée)  

MIGNON
(a demi voix)
Je ne me souviens plus
de mes douleurs passée!
le n'ai plus froid! Je suis heureuse à ton côté!  

PHILINE
(riant)
Quels soins touchants! Que de bontés!
Permettez-moi de rire
De ce beau dévouement!  

MIGNON
(á part)
Hélas! qu'a-t-elle à rire?
Cruel amusement! 

WILHELM
(á Philine)
Vous faites bien de rire
Votre rire est charmant! 

PHILINE
Mon cher, je vous admire,
C'est tout à fait charmant!

(Elle rit)

Au lieu d'être servi par votre jeune page,
C'est vous qui le servez!  

WILHELM
(se rapprochant de Philine)
Près de vous, à vos pieds,
J'accepterais, si vous vouliez,
Un plus doux servage.  

PHILINE
Vraiment!

(Lui désignant un flambeau sur la cheminée)

Apportez donc ce flambeau par ici.

(Ille s'asseoit devant sa toilette. Wilhelm va prendre
le flambeau et retient avec empressement près de
Philine. Mignon suit tous ses mouvement du regard
sans quitter le fauteuil où elle est blottie) 

WILHELM
Je me fais votre esclave! ordonnez, me voici!  

PHILINE
Bien! posez-là d'abord votre flambeau...

(Wilhelm pose le flambeau sur la. toilette)

Merci!

(Se regardant dans le miroir)

Mon coiffeur m'a, ce soir, indignement coiffée!...
Mais vous allez me voir dans ma robe de fée!...
Je veux éblouir tous les yeux!
Je crois déjà, je crois entendre,
Et les soupirs et la voix tendre,
De vingt galants jeunes et vieux!  

Ensemble

WILHELM
J'admire l'éclat de vos yeux!
Je suis ravi, charmé d'entendre
Cette voix amoureuse et tendre,
Ce rire moqueur et joyeux!  

MIGNON
(a part)
N'écoutons pas! Fermons les yeux!
De cet entretien doux et tendre,
Non, non, je neveux rien entendre,
Pour dormir, je fais de mon mieux.  

(Mignon fait semblant de dormir. Philine chante
follement en achevant de se farder devant son miroir) 

WILHELM
(se penchant amoureusement vers Philine)
Belle Philine, aimable enchanteresse,
Vos doux regards, et vos attraits vainqueurs,
A votre char enchaînent tous les cœurs!
Autour de vous, tout sourit et s'empresse!...  

PHILINE
Ce bracelet du prince est charmant, n'est-ce pas?

WILHELM
On vous fête, on vous aime, on vous adore...
hélas! Pourquoi n'aimez-vous pas?  

PHILINE
Au baron, cher monsieur,
il faut qu'on vous présente. 

WILHELM
Philine, un mot encore!... un mot!...

PHILINE
(montrant Mignon)
Parlez plus bas!...
Notre hôte nous attend...
Offrez-moi votre bras.

(Elle fait quelques pas; Wilhelm la retient)

WILHELM
Quoi! sans répondre...

PHILINE
(lui tendant la main)
Allons! J'ai l'âme complaisante!...

(Wilhelm porte la main de Philine à ses lèvres.
Au bruit du baiser, Mignon fait un mouvement,
sans ouvrir les yeux)

PHILINE
(à part)
Je savais bien qu'elle ne dormait pas.

WILHELM
(à demi voix, avec passion)
O Philine! ô coquette!
ô fille séduisante!
J'admire l'éclat de vos yeux!
Je suis ravi, charmé d'entendre,
Cette voix amoureuse et tendre,
Ce rire moqueur et joyeux!...  

PHILINE
(riant)
Out, je veux plaire à tous les yeux!
Je crois déjà, je crois entendre
Et les soupirs et la voix tendre
De vingt galants jeunes et vieux!

MIGNON
(à part)
N'écoutons pas ; fermons les yeux
De cet entretien doux et tendre,
Non, non, je ne veux rien entendre,
pour dormir, je fais de mon mieux.

(Wilhelm offre son bras à Philine et
sort avec elle par la porte du fond) 

Scène Quatrième

MIGNON
(seule)
Me voilà seule!

(Elle se lève)

Ah! pauvre Mignon!
Il s'éloigne sans même retourner la tète
de ton côté!
Il ne pense plus à toi...
Il t'oubli déjà pour cette Philine!

(Après un silence)

Eh bien! que t'importe!
n'es-tu pas sûre de son amitié?
n'a-t-il pas comble tous tes vœux en te
permettant de le suivre et de le servir?...
De quoi te plains-tu, ingrate?
Pourquoi pleures-tu?

(Essuyant vivement ses yeux)

Non! non!
ce n'est rien! c'est passé! je ne pleure plus!
je suis heureuse.

(Elle va et vient dans le boudoir, examinant curieusement les meubles et les tentures)

Comme c'est beau ici!...
je n'ai jamais rien vu de pareil!... non! jamais!...
Si ce n'est en rêve peut-être...
Ces meubles dorés, ces tentures de soie...
ces miroirs étincelants!...

(s'approchant de la toilette)

C'est là qu'elle était assise tout à l'heure
pendant que Meister se penchait à son oreille,
pour lui dire... ce que tant d'autres lui disent
chaque jour... ce que son miroir lui dit
plus souvent encore!
Et moi, du fond de mon fauteuil, j'écoulais!
je fermais les yeux et j'écoutai.
I coûtait! Je voulais dormir... et je ne pouvais pas!...
C'est mal, je le sais, mais je ne pouvais pas!...
Pardonne-oi, cher maître!...

(S'asseyant devant la toilette)

Voici les bouquets et les billets galants
de tous ses amoureux...
Voici le fard dont elle couvre ses joues...
la poudre dont elle parfume ses cheveux...

(Essayant de se farder)

Si j'essayais de me farder aussi!...
Ah! ma pâleur disparaît déjà!
mes yeux sont plus brillants!... 

(Elle rit et chante)

I

Il était un pauvre enfant,
Un pauvre enfant de Bohême,
Au regard triste, au front blême...

(Se regardant dans le miroir)

Ah! ah! la folle histoire!
en vain je m'en défend!
Je me trouve bien mieux!
je ne suis plus la même,
Ta la, ralla!
Ta la, ralla!
Est-ce bien Mignon que voilà?  


II

Un beau jour, tout triomphant,
Tout lier de son stratagème,
Pour plaire au maître qu'il aime...

(Se regardant de nouveau en riant)

Ah! ah! la folle histoire! En vain je m'en défends!
Je me trouve bien mieux, je ne suis plus la même.
Ta la ralla!
Ta la ralla!
Est-ce bien Mignon que voilà?
Non, je ne me reconnais plus!...
Ah! l'heureuse Philine!...
Je comprends qu'on la trouve belle!...
c'est avec tout cela qu'elle plaît.

(Allant ouvrir la porte du cabinet)

N'est-ce point là qu'on a rangé ses robes?

(Elle regarder curieusement dans le cabinet)

Oui!... C’est bien! je suis seule!
Personne ne peut me voir...
Quelle folle idée me traverse l'esprit?...
Quel démon me tente?...

(Elle entre dans le cabinet. La fenêtre s'ouvre
brusquement. Frédéric parait sur le balcon)

Scène Cinquième

FREDERICK
(seul)
C'est moi!

(il saute dans la chambre)

Le treillage s'est brisé sous mes pieds,
le vent a emporté mon chapeau
et j'ai failli m'accrocher en route!...
Mais n'importe!... me voilà dans la place!...            

(Regardant autour de lui)

C'est bien ici que mon oncle a logé Philine!
dans le boudoir de ma tante!
Quel oubli de toutes les convenances!...
Ah! fi! monsieur le baron, fi!
Vous mériteriez que madame la baronne de son
côté... Au fait! je crois quo depuis longtemps...
mais ce n'est point de cela qu'il s'agit!
Je suis furieux! je suis exaspéré!...
je suis décidé à disputer Philine à mon oncle,
au prince de Tiefenbach,
au monde entier!...

(Portant la main à la garde de son épée)

Et l'épée au poing, s'il le faut!
malheur au premier galant qui se présente!...   

Scène Sixième

WILHELM
(entrouvrant la porte du fond)
Mignon!...  

FREDERICK
Hein? Qui est cette voix?

WILHELM
(entrant)
Où donc est elle?...
Philine m'a fait promettre de gêner, et je...

(Apercevant Frederick)

Ah!

FRÉDÉRICS
(à part)
N'est-ce point là ce nouveau galant
qu'elle m'a présenté ce matin? 

WILHELM
(à part)
N'est-ce point là ce jeune sot... de l'auberge?... 

FRÉDÉRICS
Monsieur!... 

WILHELM
Monsieur!...

FRÉDÉRICS
Vous ici... dans ce château!...

WILHELM
Comme vous voyez!...

FRÉDÉRICS
Vous faites donc partie de la troupe?

WILHELM
Il faut le croire. 

FRÉDÉRICS
En quelle qualité? 

WILHELM
En qualité... de poète, si vous le permettez...

FRÉDÉRICS
Mais de quel droit, Monsieur,
osez-vous pénétrer ainsi
chez mademoiselle Philine? 

WILHELM
Et de quel droit, Monsieur,
vous trouvez-vous chez elle? 

FRÉDÉRICS
J'y suis entré par la fenêtre, au risque
de me rompre le cou! 

WILHELM
Et moi, par la porte, sans courir aucun risque. 

FRÉDÉRICS
Moi, Monsieur, je suis de ses amis!... 

WILHELM
Moi de même, Monsieur. 

FRÉDÉRICS
Voilà plus d'un an que mes soins
sont accueillis!

WILHELM
Les miens datent de ce matin...
et ne sont point repoussés. 

FREDERICK
Enfin, Monsieur, je l'adore! 

WILHELM
Moi, Monsieur, j'en suis fou. 

FREDERICK
Alors, Monsieur, nous sommes rivaux! 

WILHELM
Il paraît. 

FREDERICK
Et mademoiselle Philine
vous donne rendez-vous chez elle?... Et vous
vous proposez de me disputer son amour?

WILHEM
Oui... pardieu!... 

FREDERICK
Il suffit, Monsieur!

(Tirant son épée)

En garde! 

WILHELM
Plaît-il?... 

FREDERICK
(d'un air terrible)
En garde! 

WILHELM
(riant)
Vous voulez vous, battre... dans ce salon?... 

FREDERICK
Oui!...
chez Philine!... dans son boudoir!
c'est original! 

WILHELM
(tirant son épée)
Soit, Monsieur, battons-nous! 

FREDERICK
Battons-nous! 

(Ils croisent le fer. Mignon, revêtue d'une
des robes de Philine, sort du cabinet)  

Scène Setième

(
Les Mêmes, Mignon)

MIGNON
(s'élançant entre eux)
Ah!... Meister!... Dieu!...

WILHELM
Mignon!...

FRÉDÉRICK
Mignon!... quelle Mignon?... que signifie?...
mais je ne me trompe pas!
c'est une des robes de Philine.

(Riant)

Ah! Ah! Ah!...

WILHELM
Monsieur!...

FREDERICK
Calmez-vous! nous nous reverrons!
Dieu me garde de tuer cette belle enfant
pour arriver jusqu'à vous!
à bientôt!

WILHELM
A bientôt!

FREDERICK
(lorgnant Mignon)
Parbleu!
je cours dire a Philine...

(Riant)

Ah! Ah! ah!...

(Il sort en riant. On l'entend

rire encore dans la coulisse)

Scène Huitième

(
Wilhelm, Mignon) 

WILHELM
Toi!... Mignon!... sous ces habits!... 

MIGNON
(confuse)
Pardonnez-moi!... Ne me grondez pas! 

WILHEM
Pourquoi ce déguisement? M'expliqueras-tu?...  

MIGNON
Oh! je suis en faute, je le sais... Je n'avais pas
le droit d'essayer ces belles parures qui ne
m'appartiennent pas... mais je me croyais seule...
et je n'ai pu résister... 

WILHELM
Deviens-tu folle!... Veux-tu que je sois la risée
de tous ces gens qui sont ici?..
Pourquoi as-tu quitté ta livrée?...
Pourquoi n'attends-tu pas mes ordres?...
Est-ce ainsi que tu sers ton maître?
Alors, séparons-nous, cela vaut mieux!  

MIGNON
(tristement)
Tu me chasses... déjà? 

WILHELM
Eh! non, je ne te chasse pas!... je ne te reproche
rien!... je te sais gré du tendre mouvement
qui vient de te jeter dans mes bras... pour me
protéger contre l'épée de ce jeune furibond!
Mais je comprends maintenant que j'ai eu tort
de céder à ta prière!

(Gaiement)

Je ne puis vraiment pas traîner plus longtemps
à ma suite... un page de ta sorte. 

MIGNON
(naïvement)
Pourquoi? 

WILHELM
(avec embarras)
Pourquoi? Parce qu'une fille comme toi
n'est pas faite pour servir un garçon
de mon âge!... parce que... parce que tu
es femme enfin!... je l'avais oublié...
et c'est toi-même qui me le rappelles
en te montrant à moi sous ce costume! 

MIGNON
Je croyais... je m'étais imaginée... 

WILHELM
Quoi donc? 

MIGNON
Rien! rien!... J'étais folle, en effet!...
Je vais bien vite quitter ces beaux habits
qui me font plus laide
et plus gauche encore à vos yeux!... 

WILHELM
(l'examinant en souriant)
Mais nun!... au contraire!...

(Mignon le regarde)

Va vite, va!...

(il la pousse vers le cabinet)

Si Philine revenait...

MIGNON
Ah!... vous craignez les moqueries
de mademoiselle Philine!...
c'est elle, sans doute... c'est elle qui vous
a donné le conseil de vous séparer de moi!...
Eh bien! Il faut lui obéir!  

WILHEM
(avec douceur)
Voyons, chère petite, réfléchis un peu...
Je ne puis te garder!
que dirait-on? Que penserait-on?

(Riant)

On finirait par me croire amoureux de toi.

MIGNON
(vivement)
Oui, tu as raison, il faut nous quitter!

WILHELM
Je ne t'abandonne pas d'ailleurs;
je t'envoie chez une vieille parente à moi
qui te recevra bien et te traitera comme sa fille. 

(Mignon se laissant tomber dans un fauteuil)

WILHELM
I
Adieu, Mignon, courage!
Ne pleure pas!
Les chagrins sont bien vite oubliés à ton âge!
Dieu te consolera!
mes vœux suivront tes pas!...
Ne pleure pas!
Puisses-tu retrouver et famille et patrie!
Puisses-tu rencontrer, en chemin, le bonheur!
Je te quitte à regret, et mon âme attendrie,
Partage ta douleur!
Adieu, Mignon, courage!
Ne pleure pas!
Les chagrins sont bien vite oubliés à ton âge!
Dieu te consolera!
mes vœux suivront tes pas!...
Ne pleure pas!

II
N'accuse pas mon cœur de froide indifférence!
Ne me reproche pas de suivre un fol amour!
En te disant adieu, je garde l'espérance
De te revoir un jour!
Adieu, Mignon, courage!
Les chagrins sont bien vite oubliés à ton âge.
Dieu te consolera!
mes vœux suivront tes pas!
Ne pleure pas!

MIGNON
(avec résolution)
Je te remercie de tes bontés,
mais je ne puis accepter l'asile que tu m'offres.
Pour toi je renonçais à ma liberté;
sans toi je veux être libre! 

WILHELM
Chère enfant! écoute la raison!

MIGNON
La raison est cruelle, maître!
le cœur vaut mieux. 

WILHELM
Mais que vas-tu devenir? 

MIGNON
Ce que j'étais : — Mignon!

(Lui montrant le petit paquet de hardes
qu'elle a laissé tomber sur le seuil du fond)

J'ai eu raison, tu le vois, de garder
mes pauvres habits de bohémienne.
Je vais les reprendre et je pars! 

WILHELM
(à part)
Ah! pourquoi Philine exige-t-elle
que je me sépare de Cette enfant!

(La rappelant)

Mignon!...

(Mignon accourt joyeuse
il lui tend une bourse)

Prends cette bourse au moins!

MIGNON
(avec chagrin)
Non! je ne veux pas de ton argent ; ta main suffit!
Donne moi ta main encore une fois!
je pars heureuse!

(Lui saisissant la main et la portant a ses lèvres)

Adieu et merci!

WILHELM
Non! je ne peux te laisser partir!...

MIGNON
Il le faut!...
Demain je serai loin; tu ne me verras plus!


WILHELM
Où iras-tu?

MIGNON
Là-bas, comme autrefois, par les sentiers perdus! 

WILHELM
Qui te protégera? 

MIGNON
Dieu, les anges et la Madone!
A leur pitié, je m'abandonne...  

WILHELM
Qui te nourrira? 

MIGNON
Aux passants je tendrai la main!
Et sans attendre qu'on ordonne,
Je danserai gaîment pour un morceau de pain!...

(Avec un éclat de rire qui se termina en sanglots)

Ah! ah! ah! 

WILHELM
(la pressant dans ses bras)
Mignon! 

(Philine parait au fond avec Frédérick)

Scène Neuvième

PHILINE
Vous avez dit vrai. Frédérick! 

MIGNON
Philine!... 

WILHELM
Philine!... 

PHILINE
(s'avançant)
Mignon affublée d'une de mes robes...
Mignon dans les bras de monsieur Meister!... 

WILHELM
(avec embarras)
Mignon a cédé à un caprice d'enfant,
en se parant un instant de vos atours,
ma chère Philine.
Elle me priait de -vous demander sa grâce...
et me faisait ses adieux. 

PHILINE
Elle part!

WILHELM
(bas)
N'est-ce pas vous qui l'avez voulu? 

PHILINE
Moi? nullement!... pourquoi donc?
Je veux être son amie, au contraire!...
Et si ma robe lui plaît...
je la lui donne de bon cœur.

(Examinant Mignon d'un air moqueur)

Elle est vraiment très bien ainsi!... très bien!...
son ancien maître... Jarno...
l'homme au bâton, no la reconnaîtrait plus!...

(Mignon arrache avec colère les
rubans dont elle est parée)

Oh! oh! quelle rage contre
mes pauvres dentelles!...

(Mignon se redresse, la regarde fixement, et après
avoir ramassé le paquet de hardes qu'elle a laissé sur
le seuil, elle court se cacher dans le cabinet de droite)

Et quel regard!...

(Bas a Wilhelm, en souriant)

On dirait, Dieu me pardonne,
que cette petite sauvage est jalouse de moi!

WILHELM
Jalouse!... 

(Musique dans la coulisse. Quelques comédiens,
revêtus de costumes do théâtre, traversent la
galerie du fond, précédés par des laquais portant
des flambeaux) 

LAERTE
(paraissant sur le seuil, au fond, son rôle à la main, et vêtu en prince Thésée)
Holà!... Puch, Ariel, Obéron... passez devant;
je vous suis.

(il entre en déclamant)

L'heure de notre hymen s'avance à tire d'aile,
Belle Hippolyte!
Encor trois jours d'ennui!
trois jours!
Et puis naîtra pour nous une lune nouvelle,
Lune au pâle croissant,

emblème des amours!...

(Se tournant vers Philine)

Eh bienl que faites-vous donc, vous autres?...
Me voilà déguisé en prince Thésée,
tous nos camarades sont sous les armes, —
ces messieurs de l'archet sont à leur poste...
et Titania n'est pas encore prête! 

PHILINE
J'ai le temps de me transformer en fée
dans la coulisse...

(A Fredérick)

Prenez mon costume, là, dans ce cabinet.

(Elle indique le cabinet de gauche)

FREDERICK
(avec empressement)
Je me charge de vous l'apporter sur le théâtre! 

PHILINE
Bien! rendez-vous utile.

(Frédérick sort)

LAERTE
(a Philine)
Philine, je ne sais plus un mot de mon rôle!...
Et toi?  

PHILINE
Moi, j'ai bien autre chose en tête!

LAERTE
(riant)
Bon! la représentation promet d'être amusante!

(Se tournant vers Wilhelm)

Venez-vous?...

WILHELM
(distrait)
Je vous suis.

LAERTE
(bas à Philine)
Qu'a-t-il donc? 

PHILINE
Je vous conterai cela. 

WILHELM
(à part)
Jalouse!... 

PHILINE
(à Laërte)
Je l'ai surpris ici même, avec la jeune Mignon...  

LAERTE
Ah!... 

PHILINE
Qui s'était parée d'une de mes robes
pour lui plaire!

LAERTE
Bah! 

PHILINE
La pauvre fille, je crois,
est amoureuse de son maître.

LAEFRTE
Diable!  

PHILINE
Vous ne riez pas?

LAERTE
Non. 

PHILINE
Pourquoi?

LAERTE
(sérient)
Parce que vous riez. 

LE SOUFFLEUR
(paraissant au fond)
Laërte... Philine... on commence!... 

LAERTE
(courant à lui)
Ah! mon cher Aloysius!... soufflez bien!...
où je suis perdu!...

(Déclamant)

L'heure de notre hymen... belle Hippolyte!...

(Jetant son rôle en l'air)

Ma foi!... tant pis! à la campagne!... 

(Il entraîne Aloysius)

PHILINE
(à Wilhelm)
M. Meister!...

WILHELM
(sortant de sa rêverie)
Pardon! 

(Il offre son bras à Philine, Mignon
entrouvre la porte du cabinet de droite)

PHILINE
(à Wilhelm)
A quoi rêvez-vous donc?
Est-ce que vous no m'aimez plus? 

WILHELM
Moi, Philine Je t'adore!...

(Ils disparaissent dans la galerie du fond)

FREDERICK
(sortant du cabinet de gauche,
les bras chargés des robes de Philine)
Philine! chère Philine... me voici!...
Eh bien! elle ne m'attend pas!
elle s'éloigne au bras de M. Meister!
Décidément je le tuerai! 

(Il s'élance sur les traces de Philine)

MIGNON
(reparaissant, vêtue de sou
costume du premier acte)
Cette Philine!... je la hais!... 

(Elle sort en courant) 

Deuxième Tableau

(
Un coin du parc. Au fond, à droite, une serre
attenante au château, et éclairée à l'intérieur. A
gauche, une large pièce d'eau bordée de roseaux.
Musique et bruit d'applaudissements dans la coulisse.
Mignon se glisse sous les arbres et se penche dans
l'ombre pour écouter)

Scène Première 

MIGNON
(seule)
Elle est là près de lui!
Son triomphe commence!
Et moi j'erre au hasard dans ce jardin immense...


(Avec agitation)

Elle est aimée! il l'aime! eh bien! je le savais!
Ces tourments, je les éprouvais!
Non! je ne l'avais pas entendu de sa bouche,

Ce mot qui déchire mon cœur! 
Espères-tu que ton chagrin le louche,
Pauvre Mignon! il l'aime! et son rire moqueur,
Rend plus cruelle encor cette parole!
Il l'aime] ô Dieu! je deviens folle,
De rage et de douleur!

(Courant vers la pièce d'eau)

Ah!.... ce flot clair et tranquille
M'attire à lui! — j'entends parmi les verts roseaux,
Votre voix, ô filles des eaux!...
Vous m'appelez à vous
sous cette onde immobile!...

(Elle va pour s'élancer, les accords d'une
harpe se fond entendre sous les arbres)

Ciel! qu'entends-je? écoutons!...

(Redescendant en scène)

Le mauvais ange a fui!
Je veux vivre!

(Lothario parait)

Est-ce toi, Lothario?...

(Avec joie)

C'est lui!

Scène Seconde

LOTHARIO
(ne reconnaissant pas d'abord Mignon)
Qui donc est là?...
Quelle est cette voix qui m'appelle?

(La regardant avec tendresse)

Est-ce toi, Sperata?... Réponds! est-ce toi?

MIGNON
Non!

LOTHARIO
(la repoussant doucement)
Mon coeur se trompe encore, hélas!
ce n'est pas elle!
C'est l'enfant qui voulait me suivre; c'est Mignon!  

MIGNON
(avec tristesse)
Oh! oui! tu te souviens!
oui, c'est bien là mon nom

LOTHARIO
Pauvre enfant! pauvre créature!
J'ai voulu te revoir et j'ai suivi tes pas!
Viens sur mon cœur!
Reste en mes bras!
Et dis-moi quel chagrin te brise et te torture!...  

(Il presse Mignon entre ses bras) 

MIGNON
(avec une ardeur fiévreuse, le front
appuyé sur la poitrine de Lothario)
As-tu souffert? As-tu pleuré? 
As-tu langui sans espérance,
L'âme en deuil, le cœur déchiré?
Alors tu connais ma souffrance!  

LOTHARIO
Comme toi, triste et solitaire,
Courbé sous d'inflexibles lois,
De mes pleurs, j'ai mouillé la terre!
Le ciel reste sourd à ma voix!

Duett

MIGNON
As-tu souffert? As-tu pleuré?
As-tu langui sans espérance,
L’âme en deuil, le cœur déchiré?
Alors, tu connais ma souffrance! 

LOTHARIO
Oui, j’ai souffert! j’ai pleuré
Et j’ai langui sans espérance!
Comme toi, le cœur déchiré
Enfant, je connais la souffrance! 

(Applaudissements et acclamations
bruyantes dans le château)

MIGNON
(se dégageant brusquement des bras de Lothario)
Écoute! c'est son nom que la foule répète!
C'est elle qu'on acclame
et c'est elle qu'on fête!...

(Se tournant vers le château avec un geste de menace)

Ah! que la main de Dieu,
Ne peut-elle sur eux faire éclater la foudre,
Et frapper ce palais, et le réduire en poudre,
Et l'engloutir sous des torrents de feu!...

(Elle s'enfuit sous les arbres)

Scène Troisième

LOTHARIO
(Après un long silence ; avec égarement)
Le feu!... le feu!... le feu!...  

(Il traverse lentement le théâtre et disparaît dans
l'ombre. Les portes de la serre s'ouvrent pour
laisser passer la foule des invités et des comédiens)

Scène Quatrième

(
Seigneurs Et Dames, Philine Et Les Comédiens
Frédérick, Le Baron, La Baronne, Le Prince, valets,
portant des flambeaux. La représentation vient de
finir. Philine et les comédiens ont conservé leurs
costumes de théâtre) 

LE CHŒUR
Brava! brava! brava!
Gloire à Titania!...  

PHILINE
Oui, pour ce soir, je suis reine des fées!

(Montrant sa baguette magique)

Voici mon sceptre d'or!...

(Montrant les couronnes que lui présente Frédéric)

E. voici mes trophées!  

LES COMÉDIENS
(entre eux avec dépit)
Déjà vingt amants
Entourent la belle,
Et tout est pour elle,
Fleurs et compliments! 

FRÉDÉRICK, SEIGNEURS
Déjà vingt amants
Entourent la belle,
Et cette cruelle
Rit de nos tourments! 

PHILINE
Je suis Titania la blonde,
Titania, fille de l'air!...
En riant, je parcours le monde
Plus vive que l'oiseau,
plus prompte que l'éclair!
La troupe folle
Des lutins suit
Mon char qui vole
Et dans la nuit fuit!
Autour de moi, toute ma cour
Court, chantant le plaisir et l’amour!
La troupe folle
Des lutins suit
Mon char qui vole
Et dans la nuit fuit!
Aux rayons de Phoebé qui luit!...
Parmi les fleurs que l’aurore,
Fait éclore,
Par les bois et par les prés diaprés
Sur les flots couverts d'écume
Dans la brume
On me voit d’une pie légère voltiger!
Je suis Titania, la blonde,
Titania, fille de l'air!

En riant, je parcours le monde,
Plus vive que l'oiseau,
plus prompte que l'éclair!  

LE CHŒUR
(entourant Philine pour la complimenter)
Gloire à Titania, la blonde
Brava! brava! brava!
Gloire à Titania!

(Les invités remontent au fond, se promènent
sous les arbres et forment différents groupes)   

Scène Cinquième

PHILINE
(apercevant Wilhelm)
Ah! vous voici!... Déjà vous vous faites attendre.

(D'un air de reproche)

Vous n'étiez pas là pour m'entendre!...  

FREDERICK
(à part)
Encor lui!... quel sourire aimable!
quel air tendre! 

WILHELM
(regardant autour de lui avec inquiétude)
Pardonnez-moi!... Je cherche en vain, Mignon!...  

PHILINE
(minaudant)
Eh! quoi!
Celle que vous cherchez, monsieur,
ce n'est pas moi! 

(Ils remontent en causant ; Mignon et Lothario
se rencontrent sur le devant du théâtre) 

LOTHARIO
(à demi voix)
Sois contente, Mignon!
Réjouis-toi, pauvre âme!...
J'ai voulu t'obéir!...
Et ces murs sont en flamme.  

MIGNON
Ciel! que dis-tu? 

LOTHARIO
(calme et souriant)
J'ai fait ce que tu voulais.

MIGNON
Dieu! 

LOTHARIO
Ces murs vont s'écrouler
sous des torrents de feu!

(Mignon inquiète cherche Wilhelm des yeux.
Wilhelm l'aperçoit et accourt vers elle) 

WILHELM
C'est toi!... je te cherchais, Mignon!... 

PHILINE
(s'approchant)
Holà! ma belle!  

MIGNON
Que voulez-vous? 

PHILINE
Pour nous prouver ton zèle, 

Va vite, va chercher
Là-bas.

(Elle indique la serre)

Certain bouquet... dont quelqu'un qui m'est cher
Tantôt m'a fait hommage,
El que j'ai laissé choir, je crois, de mon corsage. 

WILHELM
A quoi bon?... 

MIGNON
(à Wilhelm)
J'obéis, j'obéis, maître!

(Elle s'élance dans la serre)

LAERTE
(accourant)
Dieu!
Philine, mes amis,
le théâtre est en feu! 
Regardez!...  

TOUS
(avec effroi)
Que dit-il?  

PHILI.N'E ET LES FEMMES
Je meurs!... mon sang se glace!... 

(Les laquais sortent emportant les flambeaux.
Le théâtre se plonge dans l’obscurité; des lueurs
d'incendie  commencent à éclairer le vitrage de
la serre) 

WILHELM
(écartant la foule)
Ah! malheureuse enfant!...
Arrière!... faites place!  

LAERTE
(le retenant)
Arrêtez! 

PHILINE
(le retenant)
Cher Wilhelm!  

WILHELM
Ne me retenez pas!... 

(Il s'élance au secours de Mignon) 

LE CHOEUR
Pour apaiser la flamme,
Tout secours serait vain!
L'effroi glace notre âme!
Que sert-il de tenter
un effort surhumain

LOTHARIO
(debout, an milieu de la scène
et dominant le tumulte général)
Fugitif et tremblant,
je vais de porte en porte,
Où le ciel me conduit,
où l'orage m'emporte,
Des misérables Dieu prend soin...  

(
Le vitrage éclate et s'écroule. La foule des
invités se presse sur le devant de la scène
en poussant un cri de terreur) 

PHILINE
J'ignorais le danger...
le ciel m'en est témoin!

LOTHARIO
(indifférent à toute cette scène,
dans une sorte d'extase)
Elle vit! elle vit!... et je cherche sa trace
Je me repose un jour, un seul jour, et je passe,
Je vais plus loin!...
toujours plus loin!... 

(Wilhelm parait enfin portant Mignon dans ses bras)

LE CHŒUR
Ciel!

LAERTE ET PHILINE
Wilhelm!...

WILHELM
De la mort, Dieu l'a préservée!
La flamme l'entourait déjà!
je l'ai sauvée!

(Il dépose sur un banc de gazon Mignon évanouie.
Mignon serre entre ses mains crispées un bouquet
de fleurs flétries et à demi consumées)



ACTE TROISIEME


Premier Tableau

(
Une galerie italienne ornée de statues. A droite,
une fenêtre ouverte sur la campagne. Au fond,
grande porte fermée. Portes latérales. Au lever
du rideau, la scène est vide) 


Scène Première

(
Prélude de harpe dans la coulisse) 

CHŒUR
(au dehors)
La douce clarté des étoiles
Illumine le flot mouvant!
Amis, ouvrons gaîment nos voiles,
Aux baisers amoureux du vent!
La rame étincelle
Sur l'eau du lac bleu.
Et laisse après elle
Un sillon de feu!...
La douce clarté des étoiles,
Illumine le flot mouvant!
Amis, ouvrons gaiement nos voile»,
Aux baisers amoureux du vent!  

(Lothario parait sur le seuil de la porte de droite)   

Scène Seconde 

LOTHARIO
(seul)
Elle dort!... 

I
De son cœur j'ai calmé la fièvre!
Un sourire doux et joyeux
A ma voix entrouvrait sa lèvre;
Le sommeil a fermé ses yeux!  

II
Un ange est debout auprès d'elle!
Un ange descendu des cieux
Lui prête l'ombre de son aile!...
Le sommeil a fermé ses yeux!  

REPRISE DU CHOEUR
(au fond)
La douce clarté des étoiles
Illumine le flot mouvant.
Amis, ouvrons gaîment nos voiles,
Aux baisers amoureux du vent!  

(Les voix se perdent dams l'éloignement.
Lothario reste plongé dans sa rêverie)   

Scène Troisième

(Antonio porte une lampe. Le théâtre s'éclaire)

WILHELM
Bien! posez là cette lampe. 

ANTONIO
(posant la lampe sur une table
et se tournant vers la fenêtre)
De cette fenêtre, votre seigneurie pourra voir
cette nuit toutes les villas des alentours
s'illuminer, et les bateaux de nus pécheurs
se croiser sur l'eau au bruit des chansons et des guitares.
C'est demain la fête du lac. 

WILHELM
Je le sais. 

ANTONIO
(tristement)
Ce palais seul ne s'illumine plus,
et ne prend plus part à la fête...
depuis quinze ans déjà! 

WILHELM
Oui; on m'a parlé d'un malheur
qui y serait arrivé autrefois.
Une jeune fille qui s'est noyée dans le lac,
n'est-ce pas? 

ANTONIO
Une enfant, signor. C'est moi qui ai ramassé
son chapeau sur la rive.
Pauvre petite!
elle n'a pas même été enterrée en terre
chrétienne ; car nous ne l'avons pas retrouvée.
Sa mère est morte de chagrin;
son père, devenu fou de douleur, a disparu ;
et aujourd'hui le vieux palais de mes maîtres
est à vendre. Si votre seigneurie
a toujours l'intention de l'acheter... 

WILHELM
Je vous dirai cela demain. 

ANTONIO
Votre seigneurie n'a pas d'ordres à me donner? 

WILHELM
Non.

ANTONIO
(examinant Lothario qui est toujours
plongé dans sa rêverie. A part)
Les traits de ce vieillard
qui l'accompagne ne me sont pas inconnus. 

WILHELM
(se retournant)
Qu’avez-vous? 

ANTONIO
Rien, signor; je vous souhaite le bonsoir. 

WILHELM
Bonsoir. 

(Antonio sort)

Scène Quatrième

WILHELM
(touchant l'épaule de Lothario)
Eh bien! Lothario... Mignon sommeille?

LOTHARIO
(tressaillant)
Oui. 

WILHELM
Pauvre enfant! je vous remercie de nous avoir
accompagnés, mon cher Lothario,
et d'avoir accepté la moitié de ma tâche.
Votre amitié lui est plus précieuse que la mienne,
et vous savez mieux que moi calmer
cette fièvre ardente qui la consume. 

LOTHARIO
L'entant n'a plus la fièvre. 

WILHELM
Est-il vrai? l'air du pays natal
aurait-il déjà produit ce miracle?
car, si j'en crois quelques mots
qui lui sont échappés dans son délire,
elle doit être née dans cette contrée de l'Italie.
Ne vous a-t-elle rien dit? 

LOTHARIO
Non. 

WILHELM
Nous nous fixerons ici, Lothario, et Mignon,
je l'espère, achèvera de s'y rétablir.
Vous avez entendu ce que me disait
ce vieux serviteur? 

LOTHARIO
Non. 

WILHELM
Ce domaine est à vendre;
et, si Mignon s'y trouve bien,
j'achète pour elle le palais Cypriani. 

LOTHARIO
(il se lève en tressaillant)
Cypriani! 

WILHELM
Qu'a-t-il donc?

(Lothario promène en silence ses regards autour
de lui, se dirige vers la grande porte du fond et
cherche à l'ouvrir)

Vous ne pouvez entrer là, cette chambre,
m'a-t-on dit, était celle du vieux marquis,
et n'a pas été ouverte depuis quinze ans!... 

LOTHARIO
Quinze ans!...

(il regarde autour de lui comme
s'il cherchait à rassembler ses idées,
puis il se dirige vers la porte de gauche)

Ah! là! 

WILHELM
Que voulez-vous faire? 

(Lothario sur le seuil de la porte lui fait
signe de se taire. Il s'éloigne lentement,
un doigt sur la bouche et le regard fixe)   

Scène Cinquième

WILHELM
(seul)
Etrange regard?...
quelle nouvelle folie lui trouble le cerveau?...
Ah! son cœur, mieux que ne ferait sa raison,
lui inspire les paroles qui consolent
et guérissent Mignon!

(il se rapproche de la porte de droite,
l'entrouvre et se penche pour écouter)

Elle repose doucement!...
Elle prononce mon nom tout bas!... Ah!
chère Mignon!

(Après un silence, redescendant en scène)

Que n'ai-je deviné son secret plus tôt!  

Romance

I
Elle ne croyait pas, dans sa candeur naïve,
Que l'amour innocent qui dormait dans son cœur,
Pût se changer un jour en une ardeur plus vive
Et troubler à jamais son rêve de bonheur!...
Pour rendre à la fleur épuisée
Sa fraîcheur, son éclat vermeil,
O printemps, donne-lui ta goutte de rosée!
O mon cœur, donne-lui ton rayon de soleil!  

II
C'est en vain que j'attends un aveu de sa bouche!
Je veux connaître en vain ses secrètes douleurs!
Mon regard l'intimide et ma voix l'effarouche;
Un mot trouble son âme
et fait couler ses pleurs!...
Pour rendre à la fleur épuisée
Sa fraîcheur, son éclat vermeil,
O printemps, donne-lui ta goutte de rosée!
O mon cœur, donne-lui ton rayon de soleil!  

Scène Sixième

ANTONIO
(entrant)
Signor!... 

WILHELM
Qu'y a-t-il? 

ANTONIO
Voici un ami qui demande à vous voir. 

WILHELM
Un ami! 

LAERTE
(paraissant sur le seuil)
Oui, mon cher Wilhelm... c'est moi!'... 

WILHELM
Laërte!

(A Antonio)

Laissez-nous.

(Antonio sort)   

Scène Setième

WILHELM
Vous, Laërte

LAERTE
Moi-même...

(Wilhelm se tourne avec inquiétude vers la porte)

Ne craignez rien... je suis seul!...  

WILHELM
(avec froideur)
Que voulez-vous? 

LAERTE
Vous serrer d'abord amicalement la main, si vous
le permettez, en souvenir -de notre première
rencontre et de nos bonnes relations d'autrefois...

(Lui tendant la main)

Voulez vous?

WILHELM
(d'un air contraint)
Volontiers!... Mais parlez plus bas, je vous prie.

(Montrant la porte de droite)

Il y a là une personne qui m'est chère...
et qui repose en ce moment... 

LAERTE
Mignon?...  

WILHELM
Oui. 

LAERTE
Ainsi, cette jeune fille malade
que vous entourez de soins et que vous cachez
à tous les yeux, depuis huit jours,
dans ce vieux palais italien?... 

WILHELM
C'est elle. 

LAERTE
Philine avait deviné!... 

WILHELM
(avec défiance)
Philine!... Êtes-vous donc envoyé par elle?...

LAERTE
(vivement)
Non pas!... au contraire!...

WILHELM
Comment?... 

LAERTE
(l'attirant à l'écart)
Vous allez comprendre!...
Revenons pour un moment au château
de Rosemberg : une main inconnue
s'avise tout à coup d'y mettre le feu...
Bien!... vous arrachez Mignon lux flammes...
très bien!...
le baron perd la tète... la baronne s'évanouit,
le prince se sauve
et les invités en font autant... c'est parfait!...
Voilà la fête terminée!...
Ajoutez à cola nos bardes dethéâtre brûlées,
notre bagage dramatique en cendres,
nos tréteaux fumants...
Et tout est pour le mieux!...
Au diable la comédie!...

(Baissant la voix)

Mais, profitant du désordre général,
sans attendre le jour, sans nous dire adieu,
Mignon a disparu avec son sauveur!...
Et Titania est furieuse!... on léserait à moins!... :
« L'ingrat! le traître... comment le punir?...
Frédérick, je vous adore!... » — «Ah! bah!...» —
«Vite un carrosse!... des chevaux!...
c'est moi qui vous enlève! »
— « O bonheur!... rêve charmant!...
Joie! ivresse! enchantement!... >
« Laërte sera du voyage... » — « Moi!... »
« Il nous amusera. » — « Bon!... » —
« Pour nous empêcher de nous disputer. » —
«Soit!» Et fouette cocher!... Viva l'Italia!...
Ah! ah! ah!...

Quelle course folle vers le pays du soleil!...
Et Frédérick, l'imbécile!... qui ne devine pas...
Et moi, triple sot, qui ne comprends pas... quoi?...
tout simplement, parbleu!
que c'est vous que nous suivons d'étape
en étape, d'hôtellerie en hôtellerie!...
Frédérick, passe encore... le rôle est de
son emploi!... mais moi!...
Enfin, nous voilà dans les États de Venise,
et nous nous arrêtons ce soir sur les bords du lac
de Garde, en face du palais Cypriani!...
Philine questionne tout bas le premier rustre
qui passe... j'écoute... j'entends parler
d'une jeune fille malade, d'un seigneur étranger,
d'un vieillard à barbe blanche,
arrivés ici depuis huit jours.
« Ce sont eux!... » s'exclame Philine...
Ce cri du cœur me dévoile sa ruse!...
je devine ses projets!...
je songe à cette pauvre Mignon deux fois sauvée
par vous, je me prends, sans savoir pourquoi,
à trembler pour son bonheur, et pour le vôtre!...
Et je viens, à tout hasard, au risque de vous
importuner, au risque de me mêler
de ce qui ne me regarde pas...
je viens vous dire: ami, Wilhelm,
Philine est ici!... prenez garde!...

WILHELM
(avec effusion)
Ah! cher Laërte!... je vous reconnais là...
Pardonnez-moi d'avoir cru un instant... 

LAERTE
Que je m'étais fait l'ambassadeur...
le messager complaisant de... 

WILHELM
(lui tendant la main)
Pardonnez-moi!... 

LAERTE
Je vous pardonne...
mais Philine ne me pardonnera pas. 

WILHELM
Et c'est pour moi!... 

LAERTE
(riant)
Bah!... votre amitié m'est plus chère que la sienne!...
Et je me consolerai de notre brouille en pensant
que je vous ai peut-être rendu service!... 

WILHELM
Le service que vous me rendez en ce moment est
plus grand que vous ne pensez, mon cher Laërte!

(Baissant la voix)

C'est la vie de Mignon que je vous dois! 

LAERTE
Que dites-vous?...

WILHELM
Si Mignon revoyait Philine... elle mourrait!... 

LAERTE
Comment? 

WILHELM
Son nom seul réveillerait la fièvre ardente
à laquelle elle a failli succomber!...
Le son de sa voix troublerait à jamais
sa raison affaiblie!...
sa vue la tuerait dans mes bras!...

LAERTE
Je comprends!...
Mignon vous aime!.. 

WILHELM
Mignon ne m'a pas encore ouvert son cœur,
Mignon refuse de parler!....
Mais j'ai juré de rappeler à la vie cette âme brisée,
Laërte, et je tiendrai parole!...
Voilà pourquoi vous me retrouvez ici,
dans cette demeure abandonnée,
où je me croyais si loin de cette Philine
que j'ai cru aimer... 

LAERTE
Et que vous n'aimez plus!  

WILHELM
Que me veut-elle?...
Où est-elle en ce moment!
comment éloigner? 

LAERTE
Elle compte vous surprendre à votre réveil...
je vous en avertis!...
Elle se promène, en attendant, sur le lac,
dans un bateau chargé de fleurs et de musiciens...
en compagnie du jeune Frédérick,
plus amoureux et plus soi que jamais,
cela va sans dire. —
Quant à vous en débarrasser...
je m'en charge. 

WILHELM
Vous? 

LAERTE
Il faut bien que j'achève ce que j'ai commencé!...
Voulez vous que je saute dans une barque,
que je rejoigne la belle...
et que je la plonge au sein des flots?... 

WILHELM
(souriant)
Quelle folie!... 

LAERTE
Puisque nous voilà brouillés... 

WILHELM
Non!... qu'elle parte!... qu'elle ne se montre pas
ici... c'est tout ce que je demande. 

LAERTE
Oui ; mais le moyen!... Au fait!... pourquoi pas?
c'est une idée! — je suis veuf! 

WILHELM
Ah!... 

LAERTE
Oui, mon ami! j'ai reçu cette bonne... non!...
cette agréable... cette nouvelle enfin! —
laissez-moi faire, corbleu!
je suis capable de tout,
pour vous prouver mon amitié!... 

WILHELH
Mais... 

LAERTE
(avec résolution)
Philine partira, vous dis-je, quand je devrais...


WILHELM
(écoutant)
Chut!... c'est Mignon qui s'éveille!...
je l'entends, il ne faut pas qu'elle vous trouve ici... 

LAERTE
C'est juste! elle s'attendrait à revoir aussi!... 

WILHELM
La voilà!... 

LAERTE
Je pars!... 

WILHELM
Adieu!... 

LAERTE
Quelle émotion!... quelle fièvre!...
Votre main est brûlante! 

WILHELM
Je l'aime!...

LAERTE
Heureux Wilhelm!... Heureuse Mignon!... adieu!... 

WILHELM
Adieu et merci!... 

LAERTE
(a, part)
A nous deux. Philine! 

(Il sort) 

WILHELM
Il était temps!... 

(Il remonte vers le fond du théâtre
et se tient à l'écart, dans l'ombre)

Scène Huitiéme

(Mignon entre en scène, vêtue d'une longue robe
blanche. Elle marche lentement; ses cheveux sont
dénoués; l'orchestre reprend en sourdine pendant
qu'elle parle le motif des couplets du premier acte)

MIGNON
Connais-tu le pays où fleurit l'oranger...
Où suis-je?... Je respire plus librement!...
L'air me semble plus doux et plus pur!

(Regardant autour d'elle avec surprise)

Quelle est cette grande salle?... quelles sont ces
statues de marbre qui m'entourent?...

(Courant vers la fenêtre)

Ah!... le ciel!... comme il est profond!...
Et ce beau lac... comme il est grand!...
N'est-ce pas un bois d'orangers
que je vois là-bas? oui!...
Et dans son ombre projetée sur l'eau, une voile
blanche qui glisse sans bruit le long du rivage!
quel silence! quelle fraîcheur!

(Portant la main à son front comme
pour rappeler ses souvenirs)

Où donc ai-je vu tout cela?...
Je veux me rappeler et je ne peux pas!...
Mais pourquoi suis-je seule?... Hélas!...
Lothario! Wilhelm!... Où êtes-vous?... 

WILHELM
(s'élançant vers elle)
Mignon!... 

MIGNON
Wilhelm!... ah!
c'est toi que j'appelais! 

(Elle tombe dans ses bras) 

Duo

MIGNON
Je suis heureuse! l'air m'enivre!
Mon cœur a cessé de souffrir!
Je renais!... Je me sens revivre!
Mignon ne craint plus de mourir!  

WILHELM
Pauvre enfant! plus de craintes vaines!
Cet air pur va te ranimer!
Un sang nouveau gonfle tes veines.
Mignon doit vivre pour aimer!  

MIGNON
Oui, je te crois! Je veux te croire!
Parle moi! parle encor! toujours!  

WILHELM
Chasse à jamais de ta mémoire
Le souvenir des mauvais jours!

Les Deux

MIGNON
Je suis heureuse! l'air m'enivre!
Mon cœur a cessé de souffrir!
Je renais!... Je me sens revivre!
Mignon ne craint plus de mourir!  

WILHELM
Oui, crois au bonheur qui t'enivre!
Ton cœur a cessé de souffrir,
Pour aimer, Mignon devait vivre!
Mignon ne pouvait pas mourir  

WILHELM
(la conduisant vers la fenêtre)
Ah! que ton âme enfin dans mon âme s'épanche!
Chère Mignon, lève vers moi tes yeux!...
Sous ce rayon divin et dans ta robe blanche,
Tu m'apparais comme un ange des cieux!  

MIGNON
(souriant tristement)
Non, c'est toujours Mignon!

WILHELM
(tombant a ses pieds)
Mignon n'est plus la même!
Mignon a tout mon cœur et
c'est elle que j'aime! 

MIGNON
Toi! m'aimer! que dis-tu?
Souviens-toi du passé!
Et ne réveille pas un espoir insensé!...

(S'échappant de ses bras)

Ton cœur n'est pas à moi!...
Ton cœur est à Philine! 

WILHELM
Philine est loin de nous... Et je ne l'aime pas!

MIGNON
(revenant vers Wilhelm et lui tendant les bras)
Est-il vrai?... parle!... O joie ineffable et divine!
Je puis te dire enfin!... Mais parlons bas...
bien bas!...  

LA VOIX DE PHILINE
(au dehors)
Je suis Titania la blonde
Titania, fille de l'air!
Plus vive que l'oiseau,
plus prompte que l'éclair
En riant, je parcours le monde!
Je suis Titania la blonde,
Titania, fille de l'air!...  

WILHELM
Dieu! Philine!...

MIGNON
(courant à la fenêtre)
Encore elle!... encore cette femme!...

(A part)

O mon secret,
reste au fond de mon âme!

Les Deux

MIGNON
Je reconnais sa voix!
Je l'entends! je la vois!
C'est elle encor! c'est elle
Qui te cherche et t'appelle!
Ne m'interroge pas?
Je dois me taire, hélas!
Je ne veux plus parler!
je ne parlerai pas!

WILHELM
Je n’entends que la voir
C'est Mignon que je vois,
Mignon cent fois plus belle
Et plus charmante qu'elle!.
Mignon que j'aime, hélas!
Et qui ne m'aime pas!...
Ah! ton cœur doute encore!
Ah! tu ne m'aimes pas.

(Mignon se laisse tomber dans un fauteuil)

Mignon!... malheureuse enfant!
ses lèvres pâlissent, ses mains sont glacées!...
Ah! maudite Philine!
fallait-il qu'elle nous poursuivit jusqu'ici!...
Mignon!... reviens à toi!... —
ah! elle rouvre les yeux!

MIGNON
(revenant peu à peu à elle)
Je n'entends plus rien!... n'est-ce donc pas
sa voix?... n'est-ce pas elle?...

WILHELM
Non! Reprends tes esprits, chère enfant!...
c'est le délire de la fièvre qui t'a fait croire...

MIGNON
La fièvre!... dis-tu vrai?

(Repoussant la main de Wilhelm)

Ah! tu mens!... Lothario ne me trompe pas! —
lui, il m'aime!

(Cherchant autour d'elle avec inquiétude)

Où est-il?

WILHELM
Veux-tu que je l'appelle?... 

MIGNON
Oui.

Musique à l'orchestre

WILHELM
(allant vers la porte du fond)
Écoute!... on marche de ce côté. 

MIGNON
Eh bien!... 

WILHELM
Cette chambre... personne ne peut y pénétrer!...

MIGNON
Regarde!... La porte s'ouvre! 

WILEELM
En effet!... que signifie?... 

MIGNON
(étonnée)
C'est lui!

(La porte du fond s'ouvre. Lothario paraît sur le
seuil. Il est vêtu d'un riche habit de cour de velours
noir, il porte un coffret et s'avance lentement)

Scène Neuvième

Trio

LOTHARIO
Mignon, Wilhelm, salut à vous!
Soyez les bienvenus chez moi.  

WILHELM
(à part)
Que veut-il dire?...

MIGNON
(étonnée)
Sous ces riches habits est-ce lui que je vois!


LOTHARIO
Tout ici m'appartient!
Regarde, enfant, admire!...
En ce palais j'étais maître autrefois!  

WILHELM, MIGNON
(les yeux fixés sur Lothario)
Je ne reconnais plus son regard ni sa voix!  

LOTHARIO
(déposant la cassette sur la table,
et s’approchant de Mignon)
Oublions nos temps de misère!...
Je t'apporte un don précieux,
Il adoucira, je l'espère,
L'ennui de ton cœur soucieux!...  

MIGNON
(à part, le crois deviner un mystère)
Que trahit l'éclat de ses yeux!... 

WILHELM
(à part)
Quel est cet étrange mystère
Que trahit l'éclat de ses yeux?

LOTHARIO
Cette cassette est là depuis de bien longs mois!

(A Mignon)

Cest à toi de l'ouvrir...

(Il étend la main vers la cassette)  

MIGNON
Que contient-elle?...  

LOTHARIO
(sans détourner la tête)
Vois. 

MIGNON
(ouvrant la cassette)
Une écharpe d'enfant! 

LOTHARIO
(le regard fixe, immobile au milieu de la scène)
D'or et d'argent brodée...
Oui, je l'avais pieusement gardée!  

WILHELM
Quelle est cette relique et qui donc la porta?...
Parle!

LOTHARIO
Sperata!...

MIGNON
Sperata!
Déjà ce nom a frappé mon oreille!
Un souvenir confus,
A ce doux nom dans mon âme s'éveille!
Est-ce l'écho lointain d'un passé
qui n'est plus?...
Sperata!...

LOTHARIO
Sperata! douleur toujours nouvelle! 

WILHELM et MIGNON
Des pleurs mouillent ses yeux...

LOTHARIO
(toujours immobile sur le devant du théâtre
et comme absorbé par ses souvenirs)
Ne vois-tu pas aussi,
Un bracelet de corail?  

MIGNON
(tirant le bracelet de la cassette)
Le voici!

(Essayant le bracelet à son bras)

Trop petit pour mon bras!...  

LOTHARIO
(tristement)
Trop grand! trop grand pour elle!
Elle ne voulait pas attendre au lendemain,
Pour porter un bijou qui la rendait plus belle!
Mais le bijou toujours lui glissait de la main!  

MIGNON
(très émue)
Mais le bijou toujours lui glissait de la main!  

WILHELM
Qu'as-tu, Mignon? Tu trembles et tu pleures! 

LOTHARIO
(à Mignon)
Regarde encore!  

MIGNON
(retirant de la cassette un petit livre à coins d'argent)
Un livre d'heures! 

LOTHARIO
Hélas! je crois toujours la voir,
Lettre à lettre, épeler sa prière du soir!  

MIGNON
(ouvrant le livre et lisant)
O Vierge Marie,
Le Seigneur est avec vous!
Abaissez vos regards si doux,
Sur l'enfant qui prie!...  

LOTHARIO
(penché vers elle)
Elle priait ainsi, mains jointes, à genoux! 

MIGNON
(laissant échapper le livre et tombant à genoux,
les yeux levés an ciel et les mains jointes, comme
un enfant  en prière)
Vous qui bercez sur vos genoux,

Le divin Sauveur de la terre.
Conservez l'enfant à sa mère,
O madone, priez pour nous!...  

LOTHARIO
(les mains étendues vers Mignon)
Est-ce Dieu qui l'inspire?
Elle achève sans lire!  

MIGNON
(se levant et s'exaltant de plus en plus)
Lothario!... Wilhelm!...
suis-je encore en délire?...
Je devine!... je vois!... je sens!... je ne puis dire!...
Où m'avez-vous conduite et quel est ce pays?  

WILHELM
L'Italie! 

MIGNON
O rayons de céleste lumière!

O souvenirs!...

(Après avoir fait un effort pour rassembler
ses souvenirs, elle s'élance avec un cri vers la
porte du fond, disparaît un moment dans la
coulisse et revient pâle et chancelante)

Là! là! l'image de ma mère!...
Et sa chambre est déserte!...  

LOTHARIO
(qui a suivi tous ses mouvements avec
anxiété, lui tendant les bras et courant à elle)
Ah! ma fille! 

MIGNON
Mon père!  

(Elle tombe dans les bras de Lothario) 

Ensemble

LOTHARIO
C'est mon enfant!... c'est elle!...
O Dieu! je te bénis! 

MIGNON
Oui, je vous reconnais mon père!... mon pays!  

WILHELM
Mignon, retrouve enfin son père et son pays! 

LA VOIX DE PHILINE
(dans la coulisse)
Je suis Titania, la blonde,
Titania, fille de l'air!... etc.  

MIGNON
(repoussant la main de Wilhelm) 
Ah! je le savais bien!... Ce n'était pas un rêve!...
Et j'avais reconnu la chanson qu'elle achève!...  

WILHELM
Viens!... 

MIGNON
Non!... que ton mépris la chasse de ces lieux!...
Ou je meurs de douleur dans vos bras...
sous ses yeux!  

(Elle sort en courant)

LOTHARIO
Mignon! 

WILHELM
Ah! suivons-là!... la mort est dans ses yeux!  

(Ils s'élancent sur les traces de Mignon) 

Deuxième Tableau

(
Les bords du lac de Garde. A droite une auberge.
Dans le lointain, villas italiennes cachées sous les
arbres. Le jour se lève. Les jeunes filles et les jeunes garçons du pays, en habits de fête, dansent gaiement
sur le rivage. Quelques bateaux passent au loin sur
les eaux du lac) 

Saltarelle

(
Une barque pavoisée et chargée
de musiciens s'arrête au fond. Philine
et Frederick en descendent) 

Scène Première

PHILINE
(à Frederick)
Allez ; je vous attends ici.
Payez nos joueurs de guitare;

(Lui montrant l'auberge)

Et qu'un bon déjeuner par vos soins se prépare... 

FREDERICK
Bon!... nous allons enfin déjeuner, Dieu merci! 

(Il paye les musiciens et entre dans l'auberge) 

PHILINE
(aux paysans)
Maintenant, que la fête à ma voix recommence!
J' chanterai pour vous! allons, amis, en danse!  

TOUS
En danse! 

PHILINE

I

Paysanne ou signora,
Choisissez qui vous plaira!
Tant qu'au ciel le jour luira
En ce monde on aimera!
Tra la la...
Le temps fuit, l'heure nous presse!
Laissons nous charmer!
Rien no vaut la douce ivresse,
Le plaisir d'aimer! 

II
Mais prends garde, ô povera!
L'amant qui te charmera,
Tôt ou tard te trompera,
Et puis te délaissera!
Tra la la-
Malheur à vous, galants au coeur léger!
Car s'il est doux de changer,
Et de trahir sa maîtresse.
Rien ne vaut la douce ivresse
Le plaisir de se venger!
Tra la la... 

(Le choeur remonte au fond du théâtre
en répétant le refrain de Philine)   

Scène Seconde

LAERTE
(accourant essoufflé)
Oui!... La voilà... 

PHILINE
(gaiement)
Ah! c'est Laërte!...

(Lui prenant le bras)

Allons retrouver Frédérick. 

LAERTE
(brusquement)
Frédérick!...
Ne me parlez plus de Frédérick! 

PHILINE
(étonnée)
Pourquoi?... 

LAERTE
(d'un air terrible)
Je le hais!... 

PHILINE
Comment?... Êtes-vous fou! que signifie?... 

LAERTE
Vous ne comprenez donc pas?
Tu ne comprends donc pas, Philine?
Au fait je no te l'ai pas encore dit:
Je suis veuf! libre! heureux! maître de moi!
je t'aime! je t'enlève! je t'épouse! 

PHILINE
Plaît-il?

LAERTE
Je t'épouse!

(A part)

Le mot est lâché!

(Cherchant à l'entraîner)

Viens! viens! fuyons!
Allons cacher notre bonheur au bout de la terre!
A Smyrne! à Bagdad! dans un désert!
à Monaco! où tu voudras! 

PHILINE
(éclatant de rire et se dégageant
brusquement de ses bras)
Ah! Ah! ah! ah! tu ne seras jamais
qu'un mauvais comédien, mon pauvre Laërte!... 

LAERTE
Hein?

PHILINE
Tu sors du château Cypriani, tu as vu Wilhelm,
tu as vu Mignon!...  

LAERTE
O rusée! 

PHILINE
Eh bien! apprends donc à ton tour
que je ne suis ici que pour me venger d'elle! 

LAERTE
En la tuant!

PHILINE
Qui? cette bohémienne! Allons donc! 

LAERTE
Tu ne la connais pas! Mignon est heureuse!
Mignon est aimée! un mot de toi la tuera!...

(Apercevant Mignon qui parait au fond)

Ah! c'est elle!...   

Scène Troisième

(
Mignon entre en scène précipitamment. Philine
marche au-devant d'elle, le sourire aux lèvres, l'air
provoquant. Mignon baisse la tète sous le regard de
Philine. Elle laisse échapper un cri étouffé, porte la
main à sou cœur et fuit vers son père qui la cache
dans ses bras comme pour la protéger. Long moment
d'anxiété et de silence) 

MIGNON
(a part)
Dieu! quel rire moqueur!...
quel regard triomphant! 

LOTHARIO
Sperata! Sperata!... ma fille! mon enfant! 

WILHELM
C'est toi seule que j'aime, ô Mignon!...
chère enfant! 

LAERTE
(bas à Philine)
Philine, par pitié, fais grâce à cet enfant!  

PHILINE
(à part)
Quelle folle terreur! quel émoi!... pauvre enfant!  

(S'avançant lentement vers Wilhelm au
milieu du silence des autres personnages) 

I
De cette rencontre imprévue
Cher Wilhelm, mon cœur est charmé!...
— A votre voix, à votre vue
Je sens mon courroux désarmé.
— Ah! pourtant votre cœur rebelle
A fait mépris de mes appas!
Philine en vain se croyait belle...
Elle aimait... qui ne l'aimait pas!
Non, Wilhelm, vous ne m'aimiez pas!

LAERTE
(bas à Philine)
Bravo, Philine!  

WILHELM, MIGNON
(à part)
Que dit-elle?

PHILINE
(s'approchant de Mignon)
II
Toi, Mignon, ris de ma défaite,
Réjouis-toi de mon affront!...
On t'aime et ton cœur est en fête;
C'est à toi de lever le front!...
Wilhelm te choisit pour épouse!
Son nom sera le tien demain...
Philine à son tour est jalouse!
Mais Philine te tend la main! —
Pardonne, enfant! — donne ta main!  

MIGNON
(avec joie)
Ah! Philine! voici ma main!

Scène Quatrième

ANTONIO
(montrant Lothario)
Le voila! le voila!  

LE CHOEUR
C'est lui! c'est notre maître!  

LOTHARIO
Oui, mes amis, vos cœurs ont su me reconnaître!
Fêtez ce jour deux fois béni!
Le marquis de Cypriani
Vous rouvre sa maison fermée!
Le voilà revenu!
son long deuil est finit...

(Attirant Mignon dans ses bras)

Car Dieu lui rend enfin
sa fille bien-aimée  

TOUS
Le marquis de Cypriani!... 

(Frédérick paraît sur le seuil de l'auberge) 

PHILINE
Frédérick!

(Courant à lui, le saisissant par la
main et le présentant a tous)

Mon mari!  

FREDERICK
(surpris)
Qui? moi?... comment?  

PHILINE
Silence!

(Bas, à Laërte, en riant)

Laërte, je tiens ma vengeance!

LAERTE
(à part)
Bon! tant pis pour ce jeune sot!...
Elle aurait pu me prendre au mot!  

WILHELM
(attirant Mignon dans ses bras)
O jour béni! félicité suprême!  

MIGNON
Ah! maintenant je peux te le dire : je t'aime!

(A Lothario)

Pardon! je lui devais sa part de mon bonheur!
Vous m'aimez tous les deux...
partagez-vous mon cœur!  

LE CHŒUR
O jour de fête! ô jour de joie et de bonheur! 

Saltarelle


 

ACTO PRIMERO


(
Patio de una taberna alemana. A la izquierda, el
edificio principal con una pared lateral de cara al
público. En el primer piso, puerta vidriada que da al
porche de una escalera exterior que conduce al patio.
A la derecha, un cobertizo. Mesas y pérgolas)

Escena Primera

(
Burgueses, luego Lotario. Los parroquianos están
sentados bebiendo, mientras que algunos mozos van
de aquí para allá sirviendo las mesas)

CORO
¡Buenos y notables burgueses
sentados alrededor de una mesa,
fumemos tranquilamente,
bebamos y fumemos!
¡La cerveza, negra o blanca,
espuma en los jarros!
Hoy es domingo;
es el día de descanso!

(Lotario aparece por el fondo, en el umbral de la
taberna. Avanza lentamente, se detiene en medio
del patio y canta acompañándose con su laúd)

LOTARIO
¡Errante y tembloroso, voy de puerta en puerta,
donde el azar me guía,
donde el vendaval me lleva!
¡Dios se ocupa de los miserables!
¡Ella vive! ¡Ella vive! ¡Y yo busco su rastro!
¡Quiero descansar un día, un solo día,
y seguir luego mi camino!...
¡Más lejos, siempre más lejos!

UN BURGUÉS
(a sus vecinos)
Sí... Es Lotario, el viejo cantante errante.

SEGUNDO BURGUÉS
Dicen que la desdicha ha perturbado su razón.

UN BURGUÉS
¿De dónde viene?

SEGUNDO BURGUÉS
No se sabe.

CORO
¡Ven, camarada!
¡Ven a beber y abandona tu triste canción!
¡
Dejad que Lotario se siente bajo la pérgola!
¡D
adle algo de beber!

CORO
¡Buenos y notables burgueses
sentados alrededor de una mesa,
fumemos tranquilamente,
bebamos y fumemos!
¡La cerveza, negra o blanca,
espuma en los jarros!
Hoy es domingo;
es el día de descanso!

(Algunos bebedores se dirigen al fondo
de la taberna y se agrupan bajo el umbral)

Escena Segunda

(
Los anteriores, Jarno, Zafari, gitanos,
campesinos de la Selva Negra. Philine y Laertes
están en el balcón, después Mignón)


ALGUNOS LUGAREÑOS
(entrando)
¡
Abrid paso, amigos! ¡Abrid paso a los hijos
de Bohemia, a los gitanos y zíngaros!
¡Aquí está toda la banda encabezada por
el propio Jarno y su compadre Zafari!

(Entrada de los bohemios. La cuadrilla de
gitanos desfila alrededor de la escena. Un
carromato cubierto con una gruesa lona y cargado
con todo tipo de efectos, es arrastrado a la parte
anterior del escenario. Jarno está de pie sobre el
carro. Mignón, envuelta en un viejo manto rayado,
duerme en una parva de paja en la parte posterior
del carro. Un grupo de bailarines, pandereta en
mano, se despliega por la escena. Zafari toma su
violín y da la señal de empezar el baile. Un tamborín
y un oboe lo acompañan) 

PHILINE
(aparece en el balcón, acompañada por Laertes)
¡Laertes, amigo Laertes, apresúrate!
¡Esto nos promete un atractivo espectáculo!...
¡Pero no te burles y sé indulgente!
Te invito a sentarte.

(Laertes se sienta en el balcón junto a Philine)

Baile bohemio

CORO
¡Más vivas que las aves del cielo,
más rápidas que el rayo,
las hijas de Egipto y de Bohemia,
hacen resonar el suelo con sus alegres pies!...
¡Ta, la, ralla! ¡Ta, la, ralla!
¡Oh, hijas de Bohemia,
muchachas de corazón alegre,
amáis tal y
como os aman,
todo es espontaneidad!...

(Jarno se adelanta al medio de la escena y
saluda a los asistentes. Algunas monedas
caen a sus pies. Zafari las recoge)

JARNO
¡Y ahora, para lograr toda su indulgencia
y agradecerles su generosa donación,
Mignón les mostrará su aguda inteligencia
bailando ante ustedes la famosa
danza de los huevos!

CORO, PHILINE, LAERTES
¡Viva! ¡Acerquémonos un poco más!
Vayamos todos
a ver el baile de los huevos.
¡El baile
de los huevos!

JARNO
(Volviéndose hacia Zafari)
¡Y tú, Zafari,
toca
lo mejor que sepas!...

(a los otros gitanos) 

¡Cubrid el suelo con una alfombra exótica!...

(Se aproxima al carro y despierta a Mignón)

 ¡Y tú Mignón, levántate! ¡Vamos! ¡Vamos!

(Zafari preludia con su violín. La vieja gitana cubre
el suelo con una alfombra deteriorada. Un niño
deposita los huevos. Mignón se despierta con la
llamada de Jarno y avanza en medio del círculo
de curiosos. Sostiene un ramo de flores silvestres
en la mano y parece como emerger de un sueño)

PHILINE
(a Jarno, desde el balcón)
¡Eh, señor!
Por favor puede decirnos
¿qué es esa pobre criatura
que parece maldecir que lo hayan despertado
con tan poca cortesía?...
¿
Es una niña? ¿Un niño?...

UN GRUPO DE VIEJOS ALDEANOS
¡Estas bohemias
tienen muy bellos ojos,
y mi esposa, ella misma,
no bailaría mejor!...

JARNO
Ni lo uno ni lo otro, bella dama.
Ni muchacho, ni niña, ni mujer.

PHILINE
¿Qué es entonces?

JARNO
(Quitando la tela que cubre a Mignón)
Es Mignón.

(Philine y el coro estallan de risa)

MIGNÓN
(para sí)
Esos ojos fijos en mí... ¡Sus risas me ultrajan!...
¡
Recobra tu orgullo, corazón mío!...

JARNO
¡Vamos, salta, Mignón!

MIGNÓN
(Golpeando el suelo con el pie descalzo)
¡No, no, no, no!
¡Desafío tus amenazas!
Estoy cansada de obedecerte!

JARNO
¿Te niegas?

(Se vuelve hacia los gitanos)

¡Eh, vosotros, dadme mi bastón!

LAERTES, PHILINE, CORO
¡Baila, Mignón,
pero
ten cuidado con el bastón!

JARNO
¡Baila, Mignón,
demonio travieso,
o mi bastón
sabrá hacerte entrar en razón!

MIGNÓN
¡No, no, no, no, no, no!

LOTARIO
(corre hacia Mignón y la abraza)
¡Ten coraje!
¡
Ven, pobre niña,
contra su ira
yo te defenderé!

JARNO
(Enfadado)
¡Al diablo! ¡Al diablo!
¡Vil miserable!

(empuja violentamente a Lotario)

¡Baila, Mignón!
¡Demonio malvado!
¡O mi bastón
sabrá hacerte entrar en razón!

MIGNÓN
¡No, no, no, no, no, no!

(Jarno levanta su bastón sobre Mignón. Entra
Guillermo vestido como viajero, seguido de un
ayuda de cámara que lleva su bolso y su abrigo)

Escena Tercera

(
Los anteriores, Guillermo)

GUILLERMO
(Corre a auxiliar a Mignón
aferrándose al brazo de Jarno)
¡Bribón! ¡Detente, o llegará tu hora!

JARNO
¿Qué? ¿La defiendes?

GUILLERMO
(sacando una pistola del bolsillo)
¡Si das un paso más te mataré!

JARNO
¡Está bien! ¡Está bien!

(con tono sombrío)

Estoy arruinado...
¿Quién de ustedes me pagará las pérdidas?

PHILINE
(desde el balcón, lanza un bolso a Jarno)
¡Te bastará con esto!
¡Tómalo y lárgate!

MIGNÓN
(Compartiendo sus flores entre Guillermo y Lotario)
¡Amigos, estas flores son para vosotros,
pues
me habéis defendido!...

Concertante

GUILLERMO
¿Quién diablos podría haber imaginado
esta extraña aventura?
¡Pobre criatura, fue mi corazón
quien dictó mi deber!

JARNO
¡
Señores, vuelvan a vernos otro día!
¡O
lviden este episodio!
Si regresan,
les aseguro que no se arrepentirán.

PHILINE
(para sí)
¿Quién será
ese apuesto viajero?
Esconde el rostro...
Parece querer pasar inadvertido
.

EL CORO
(a Jarno)
¡
Volveremos por aquí!
El domingo,
día de diversión
,
vendremos a bailar por la tarde.

LAERTES
(a Philine)
Ese esbelto joven de ojos oscuros,
ese hermoso aventurero,
¿quién es?
¡Ah! Lo juro, ardo en deseos de saberlo.

MIGNÓN
(Orando apartada)
¡Oh, Virgen María, mi única esperanza,
protege a tu criatura!
¡Yo me inclino silenciosa
ante tu poder divino!

LOTARIO
(inmóvil y con la mirada fija,
toca su arpa)
Bajo el velo oscuro de la noche,
bajo el verde follaje,
un hombre con pesada armadura
detiene su caballo negro.

(Los burgueses se aproximan. Jarno y los
gitanos se retiran hacia el cobertizo. Mignón
los sigue y Lotario se aleja lentamente. Philine
susurra a Laertes señalando con el dedo a
Guillermo. Ella reingresa en la casa riendo y
Laertes baja al patio por la escalera exterior)

Escena Cuarta

(
Guillermo, Laertes)

GUILLERMO
(A su lacayo)
Que atiendan a los caballos
y que pongan mi equipaje en un lugar seguro...
En cuanto a mí,
almorzaré
aquí, bajo los árboles.

(El ayuda de cámara entra en el alberge)

LAERTES
(se acerca para saludar a Guillermo)
Señor...

GUILLERMO
(devolviendo el saludo)
Señor...

LAERTES
Me ha pedido la joven que estaba
hace un momento conmigo en ese balcón,
que le haga llegar sus cumplidos por la manera, verdaderamente caballeresca,
de rescatar a esa pequeña gitana
del castigo del payaso de su patrón.

GUILLERMO
Hice, señor, lo que cualquier otro
hubiera hecho en mi lugar.

LAERTES
Confieso que iba a bajar yo mismo
cuando usted apareció en el umbral,
como un Dios salvador...
Si no me interpuse en su camino,
fue sólo para dejarle la gloria
de su buena acción.

GUILLERMO
Se lo agradezco.

LAERTES
Nuestros corazones
están hechos para entenderse.

(Se saludan)

Permítame, señor,
decirle ahora quiénes somos.
Siempre
es bueno saber con quién se habla.
Me llamo Laertes y la dama del balcón Philine.
Usted puede ver en nosotros al último vestigio
de una compañía de teatro cuyo director,
como suele decirse,
puso la llave bajo la puerta
y huyó sin pagar a nadie.
El hecho en sí no es nada nuevo,
y en nuestra profesión son habituales
estos pequeños accidentes de la vida teatral.
Algunos de nuestros compañeros
se encuentran dispersos en la ciudad,
donde languidecen esperando una oportunidad...
Philine tiene buena suerte
y alegremente agota sus últimos recursos
sin preocuparse por el futuro.
En cuanto a mí, aprovecho la oportunidad
de disfrutar de mi libertad
y olvidar todas las tonterías
de los señores poetas;
para dormir y comer a mis horas preferidas;
y vivir como cualquier otro ciudadano.

(Declamando como en escena)

¡
Pero la casualidad lo ha puesto a usted
en mi camino, y me siento honrado
de estrechar su mano!...

(volviendo a un tono natural)

¡Perdóneme!... Es la costumbre...

GUILLERMO
(Sonriendo)
No se preocupe por mí;
los versos no me asustan.

LAERTES
¿No será usted poeta?

GUILLERMO
En mi tiempo libre...

LAERTES
¡Diablos!

GUILLERMO
¡Pero nunca con el estómago vacío; esté seguro!

(Un sirviente llega a poner la mesa)

¿Le gustaría a usted compartir conmigo
este modesto almuerzo?

LAERTES
¡Con mucho gusto!

GUILLERMO
(al mozo que sirve la mesa)
Dos cubiertos...

(A Laertes)

Vamos a tener mucho tiempo para charlar y celebrar,
con el vaso en la mano,
nuestro feliz encuentro.

LAERTES
¡Un millón de gracias! ¿Querido señor...

GUILLERMO
¡
Guillermo Meister!...
Y puesto que me ha dicho quién es usted,
no puedo dejar de imitar su franqueza.
Confidencia por confidencia:
soy hijo de un honesto burgués de Viena.
Abandoné, hace un año,
los bancos de la universidad
para recoger la herencia paterna
y dar mis primeros pasos en la vida.
¡Soy joven, soy rico y soy libre!...
Enamorado... ¡del amor!
Amigo de los versos elegantes y de todo lo bello.
Estoy
curioso de ver el mundo
e impaciente por vivir locas aventuras.

LAERTES
(Declamando)
¡Oh, juventud!

GUILLERMO
(Se levanta)
Quiero recorrer nuestra antigua Alemania.
Quiero ver Francia e Italia,
sembrando mi dinero
por todos sus antiguos caminos.

Rondó

¡Sí, quiero caminar libremente por el mundo,
llevado por mi pasión por los viajes!
Es mi carácter:
todo me atrae, todo me alegra,
todo es nuevo para mí.
¡Río y canto siguiendo mi propia ley!
¡Oh, morada paterna!
¡Te digo adiós!
¡Al fin
abro mis alas
como un pájaro feliz!...
¡Sí, quiero caminar libremente por el mundo,
llevado por mi pasión por los viajes!
¡Deseo correr alegremente!
Si el amor,
esta noche,
me tendiera la mano,
me detendré y lo escucharé
sin esperar a que amanezca.
Mi corazón no se opone
a los dulces placeres del amor,
y ansía oír la voz hechicera
de una bella mujer.
Pero la mujer perfecta
que me llame susurrando,
¡aún
no la he encontrado!
¿Será noble y hermosa?
¿Será rubia o morena?...
No me importa realmente...
¡Quiero caminar libremente
llevado por mi pasión por los viajes!
Llevado por mi deseo
¡
correré alegremente el mundo!

LAERTES
La comida está servida.

GUILLERMO
Pues
entonces, ¡a la mesa!

LAERTES
¡A la mesa!

(Ríe)

Un verdadero almuerzo bajo los árboles...
en compañía de un caballero...
que nunca ha representado una comedia...
¡Es encantador, le doy mi palabra!

(se sientan a la mesa)

GUILLERMO
Sírvase, por favor, sin cumplidos.

LAERTES
¡Por fin un pollo que no es de papel-cartón!...
Permítame que lo trocee...

(Trincha el pollo)

GUILLERMO
¡Diablos!... Parece que está duro...

LAERTES
¡Bah! ¡Con fuerza... y buenos dientes!

GUILLERMO
¡A su salud!

LAERTES
¡
A suya!

GUILLERMO
¿Qué me dice usted de este vino del Rin?

LAERTES
¡De Johannesburgo... de Alsacia!...

(bebe y come)

Así que, mi querido señor...
Guillermo Meister,
usted se propone recorrer el mundo...
¡Tenga cuidado de no quedarse detenido
en la primer etapa de su viaje!

GUILLERMO
¿Cómo?

LAERTES
Quiero decir
que no vaya a enredarse
en alguna trampa de amor.

(mordiendo con rabia un ala del pollo)

¡Decididamente los pollos de esta posada
no son mejores que los del teatro!...
Este no es de cartón... no...
¡
es de madera!

GUILLERMO
(Riendo)
Es un gallo.

LAERTES
¡Un gallo crudo!

GUILLERMO
Sí... la verdad es que es un poco viejo.

LAERTES
¡Pero el vino es joven!

(bebe)

Por mi parte le digo que, yo como usted,
también dejé mi pueblo para ir... ¡a la luna!
Tenía veinte años
y los escudos que me dejó mi difunto tío...

(Haciendo un esfuerzo para tragar)

¡Ah, qué animal!

GUILLERMO
(Riendo)
¿Su tío?...

LAERTES
¡No... el pollo!... ¡Me doy por vencido!...

(aparta su plato)

En mi primera etapa, entré en un granero
donde un grupo de histriones
representaban una comedia.
Divisé, a la luz de las velas,
a una muchacha de unos quince años
¡Rubia como el trigo!
Y
con unos ojos azules como el cielo.
Me enamoré en el acto.
Me declaré al día siguiente,
y me casé con ella ocho días más tarde.
Pero en la misma noche de la boda, señor,
sorprendí a otro... ¡Romeo a los pies de Julieta!
Me batí con él, me hirió, y él, vencedor,
¡
huyó con mi esposa y mi dinero!
En apenas una semana,
experimenté
las emociones del amante, del novio, del marido...
¡y
del viudo!

(bebe)

Mi deseos de viajar había terminado,
mi sed de aventura estaba satisfecha...
Y
el diablo, finalmente, ¡me convirtió en actor!...
Ya ve usted los motivos que me condujeron a este oficio
y que tengo mis razones para aconsejarle
¡
que tenga cuidado con las mujeres!...

GUILLERMO
(Sonriendo)
Sin embargo...
La dama balcón...

LAERTES
¿Quién? ¿Philine?
Ella no representa nada serio para mí, se lo juro.
Nos conocemos demasiado bien
como para amarnos.

GUILLERMO
¡Ah!

(Philine entreabre la ventana y se asoma al
balcón para escuchar. Ella ha reemplazado su
salto de cama por un elegante vestido de viaje)

LAERTES
Nos hemos dicho tantas cosas hermosas,
en verso, ante el público,
que
cuando estamos solos, cara a cara,
no encontramos nada que decir en prosa,

GUILLERMO
(Riendo)
¿Habla en serio?

LAERTES
Los lobos, por otra parte, no se devoran entre ellos
¿Lo sabía usted?

GUILLERMO
Eso dicen.

LAERTES
Sin embargo, usted es diferente.
Usted es de otro ambiente.
Es joven, curioso, vital... ¡y lleno de ilusiones!
¡Cuidado con esa dama!
Soy amigo de ella y también quiero serlo de usted,
por eso le doy este buen consejo.

GUILLERMO
Pero...

LAERTES
Vivaz, coqueta, astuta y vanidosa...
¡C
omo todas las de su especie!
Más ligera que el viento, más pérfida que una ola,
más cambiante que la luna...
C
on todas estas virtudes
¡
es la muchacha más peligrosa que he conocido! ¡
Bebamos a su salud!

(brindan. Philine ha bajado por las escaleras
durante las últimas palabras de Laertes)

Escena Quinta

(
Los anteriores y Philine)

Trío

PHILINE
¿Qué, mi querido Laertes, vaciando tu vaso?
¿Es que no sabes hacer otra cosa?

GUILLERMO
(saludando a Philine)
Usted juzga muy severamente a mi amigo...
Aunque veo que sus bellos ojos no dicen la verdad...

PHILINE
¿Mis ojos?... ¿Bellos?... ¡Gracias!

Concertante

PHILINE
(aparte)
Probaré mis encantos
para ver hasta donde resiste...
¡Tengo
las armas prestas
para ganar
el juego!

GUILLERMO
(aparte)
¡Cuánta gracia y encanto!
¡Tiene la mirada llena de fuego!
Los suspiros y las lágrimas,
aquí no tienen cabida
.

LAERTES
(riendo)
Estos están dispuestos a combatir,
¡
veremos un hermoso juego!
Ante tales encantos
¡
su corazón arderá!

PHILINE
(Hablando a Guillermo)
En este mundo hipócrita, donde vivimos,
si una mujer es como yo,
bella
, ligera y decidida.
¡Ay! ¡Cómo la critican los hombres!

(Señalando a Laertes)

A cuántos conozco como a él,
que va arrastrando su aburrimiento,
jactándose de odiar a las mujeres
por el simple hecho de serlo.
Nos tratan de infieles
sin haber sabido hacerse amar.

GUILLERMO
(riendo)
¡Muy bien dicho! ¡Estás vengada!

LAERTES
¡Bravo! ¡El guante está echado!...
Permítanme sin más prolegómenos,
que los presente.

(presenta Guillermo a Philine)

El Sr. Guillermo Meister, un joven amable
que ofrece su corazón a cambio del tuyo.

(presenta Philine a Guillermo)

La señora Philine, un ángel de la comedia,
que no oculta que lo encuentra encantador.

(A Philine)

Lánzale al señor tu sonrisa más dulce.

(A Guillermo)

Ofrezca su ramo de flores a la señora...

(Toma el ramo y se lo da a Philine)

¡Helo aquí!

Reanudación del Concertante

GUILLERMO
(aparte)
¡Cuánta gracia y encanto!
¡Tiene la mirada llena de fuego!
Los suspiros y las lágrimas,
aquí no tienen cabida
.

PHILINE
(aparte)
Probaré mis encantos
para ver hasta donde resiste...
¡Tengo
las armas prestas
para ganar
el juego!

LAERTES
(riendo)
La bella dama está lista para el combate.
¡
Veremos un hermoso juego!
Ante tales encantos
¡
su corazón arderá!

PHILINE
(a Guillermo)
Por favor, señor, excuse usted
las locuras de mi amigo.

(a Laertes)

¿
Me das tu brazo, por favor?

LAERTES
¿Nos vamos?

PHILINE
Si, te llevo conmigo para evitar
que el señor Meister reciba tus malos consejos.

LAERTES
(riendo)
Y para huir como los partos.

(declamando)

"Traspasándole el corazón
con un dardo envenenado”

(hablando con tono natural)

¿A dónde vamos?

PHILINE
¡
A la aventura!

(en voz baja)

Mi bolsa está vacía...

LAERTES
¡Diablos... la mía también!

PHILINE
Debe haber en la ciudad un joyero honesto
a quien pueda vender algunas joyas.

LAERTES
(en voz baja)
¡Eres muy afortunada de tener aún
joyas para vender!...

(en voz alta)

¡
Vamos!

PHILINE
(tomando su brazo)
A propósito,
¿sabes algo de nuestro amigo Federico?

LAERTES
No, nada.

PHILINE
Lleva una semana que no me ve,
¡
debe de estar muerto!

LAERTES
Probablemente...

(A Guillermo)

Nos volveremos a ver aquí, ¿verdad?

PHILINE
(riendo)
¡Ciertamente!
¡No se podrá marchar después de haberme visto!

LAERTES
¡Mejor será que nos vayamos!

PHILINE
¡Insolente!

(A Guillermo)

Hasta pronto, señor.

(Salen)

Escena Sexta

(
Guillermo, después Mignón)

GUILLERMO
(Alegre)
¡Por fin, Dios mío!
¡Una muchacha encantadora!...
Un poco loca... y muy coqueta por cierto.
¡
Pero encantadora!

(Mignón sale tímidamente del cobertizo)

MIGNÓN
(aparte)
Está solo...

GUILLERMO
Laertes tiene razón, sin embargo,
sus sabios consejos no me impedirán,
¡volverme a enamorar!...

(viendo a Mignón)

¡Ah! ¡Eres tú, pobre niña!

MIGNÓN
El patrón se ha dormido y yo vine a agradecerle...

GUILLERMO
¡Bueno!... ¿No me lo has agradecido ya
al darme tu ramo de flores?

MIGNÓN
Mi ramo...

GUILLERMO
(aparte)
¡Diablos, se lo di a Philine!

MIGNÓN
(aparte)
¿Qué habrá echo con él?...

GUILLERMO
El servicio que te he prestado
no merece tal reconocimiento.
Ese miserable quería golpearte.
Sólo lo amenacé
y tú lograste eludir su ira.
Eso es todo.
Mañana no voy a estar aquí para defenderte.

Música orquestal

MIGNÓN
¿Mañana, dice usted?
¿Quién sabe dónde estaremos mañana?
¡El futuro pertenece a Dios!
El tiempo está en sus manos.

GUILLERMO
¿Cuál es tu nombre?

MIGNÓN
Me llaman Mignón ,
no tengo otro nombre.

GUILLERMO
¿Qué edad tienes?

MIGNÓN
Los bosques han reverdecido, las flores se han
marchitado, a nadie le importó contar mis años,

GUILLERMO
¿Quién es tu padre? ¿Quién es tu madre?

MIGNÓN
¡Ay! Mi madre duerme,
¡
y el gran diablo está muerto!

GUILLERMO
¿El gran diablo?
¿Qué quieres decir?

MIGNÓN
Fue mi primer amo.

GUILLERMO
¡El que te vendió a este hombre!...

(la examina con interés)

Pero ¿cómo caíste en sus manos?
¡Habla!
¡Tal vez te pueda ayudar
y sustraerte de esta vida desgraciada!
Sin duda te robaron a tu familia...
¿No conservas algún recuerdo de tu infancia?

(Mignón lo mira sin responder)

¡Callas! ¿No confías en mí?

MIGNÓN
(Tratando de recordar y como si
estuviera hablando para sí misma)
De mi infancia
una cosa ha quedado grabada en mi mente,
tan precisa, como el primer día.
Me había apartado de la casa de mi padre
y vagaba por el campo
cuando me vi rodeada
por hombres de extraño aspecto.
Les supliqué que me devolvieran a mi casa
señalándoles el camino que debían seguir;
me prometieron hacerlo
pero en cambio me llevaron con ellos.
Por la noche, como creían que dormía,
oí a uno de ellos que decía:
"podrá sernos muy útil;
¡hay que sacarla del país lo más pronto posible!..."

GUILLERMO
Dime entonces
qué países atravesaste hasta llegar aquí,
qué lugares lejanos puedes recordar.

MIGNÓN

I.
¿Conoce usted el país
en el que florecen los naranjos,
el país de los frutos dorados y las rosas rojas,
donde la brisa es más suave y el ave más ligera,
donde en cualquier época liban las abejas?
¿Donde brilla y sonríe,
como una bendición de Dios,
una eterna primavera bajo un cielo azul?
¡Ay de mí! ¿Por qué no puedo marchar hacia 
aquella tierra feliz que el destino me arrebató?
¡Allí es donde quisiera vivir, amar y morir... Es allí!

II
¿Conoce la casa donde me esperan?
¿La sala con revestimientos de oro
donde los hombres de mármol
me llaman por la noche tendiéndome los brazos
y el patio donde baila la sombra de un árbol enorme?
¿Y el lago transparente
donde se deslizan sobre sus aguas
mil barcos tan ligeros como aves?

¡Ay de mí! ¿Por qué no puedo marchar hacia 
aquella
tierra feliz que el destino me arrebató?
¡Allí es donde quisiera vivir, amar y morir... Es allí!

GUILLERMO
Esa tierra encantada de la que hablas,
ese país dichoso que has guardado en tu corazón,
¿no es Italia?

MIGNÓN
(Soñando)
¿Italia?... No sé...

GUILLERMO
(aparte)
¡Criatura extraña!

(Jarno sale del carromato)

Escena Séptima

(
Los anteriores y Jarno)

JARNO
¡Ah! ¡ah! Parece que la niña le complace...
Príncipe, ¿le gustaría corromperla?...

GUILLERMO
(Iracundo, agarrando a Jarno por el cuello)
¡Miserable! No contamines los oídos de esta niña
con tus deleznables propuestas!

JARNO
¡No! Me contentaría con volver a azotarla
esta noche en su honor.

GUILLERMO
¡Si te atreves maltratarla de nuevo,
te denunciaré a la justicia que te hará devolverla
a la familia a la que se la robaste!

JARNO
¿Robado? Todo el mundo sabe que no la he robado,
y que la he alimentado y tratado como a una hija.
¡
Como a mi propia hija!

GUILLERMO
Entonces, ¿cuál es su origen?

JARNO
(Bruscamente)
¡No lo sé!
¡Todo lo que sé es que la heredé de mi hermano,
a quien llamaban el Gran Diablo,
debido a sus maravillosos talentos!
Por otra parte, si está usted tan interesado,
págame lo que he gastado en vestirla y alimentarla
y usted decidirá su destino como le dé la gana.

GUILLERMO
¡Hecho!... ¡Acepto su propuesta!

JARNO
(Sorprendido)
¡Ah!... ¡Bah!

MIGNÓN
(aparte)
¿Qué dijo?

GUILLERMO
(a Jarno)
Ven conmigo... Te daré el dinero que solicitas y,
a cambio, tendrás que firmar un escrito
por el que dejas en libertad a Mignón.

JARNO
Si me paga,

le
firmaré todo lo que usted desee.

GUILLERMO
¡Ven!

(A Mignón)

En un momento serás libre,
querida muchacha.

(entra con Jarno a la posada)

Escena Octava

(
Mignón y Lotario)

MIGNÓN
¡Libre! ¡Libre! ¿Será cierto?... ¿He oído bien?

(Al ver aparecer a Lotario por el fondo)

¡Ah! ¡Ven a compartir mi alegría,
tú que también saliste en mi defensa!

LOTARIO
Yo te estaba buscando para decirte adiós...
Quería verte de nuevo antes de marcharme.

MIGNÓN
¿Por qué te marchas?

LOTARIO
Debo hacerlo.

MIGNÓN
¡Solo!... ¡Sin un guía!

(aparte)

¡Pobre viejo privado de razón!

(en voz alta mostrando interés)

¿Te vas hacia el norte o hacia el sur?

LOTARIO
¡Las golondrinas que surcan el cielo
se dirigen hacia el sur; yo iré donde ellas vayan!...

MIGNÓN
(con tristeza)
¡Si pudiera como ellas, a través del espacio,
volar hasta mi patria!
¡Dame tu laúd!...

LOTARIO
Aquí lo tienes.

MIGNÓN
Escucha.

(canta, acompañándose con el laúd)

Dúo

MIGNÓN
Veloces golondrinas,
aves benditas de Dios,
abrid, abrid vuestras alas,
¡Volad! ¡Adiós!

LOTARIO
(la escucha)
El viejo laúd despierta
bajo sus jóvenes dedos,
parece, ¡oh, maravilla! 
responder a su voz.

MIGNÓN
¡
Huid hacia la luz!
¡Huid veloces hacia el horizonte rojizo!
¡
Felices vosotras
que mañana veréis el país del sol!

AMBOS
Veloces golondrinas,
aves benditas de Dios,
abrid, abrid vuestras alas,
¡Volad! ¡Adiós!

(se escucha entre bastidores la voz
y las explosiones de risa de Philine)

MIGNÓN
¡Otra vez esa mujer!
¡No quiero verla! ¡Ven!...

(Hace entrar a Lotario en el carromato)

Escena Novena

(
Philine, Federico luego Guillermo y Jarno.
Philine entra riendo; Federico la sigue
sacudiendo sus ropas cubiertas de polvo)

PHILINE
¡No! ¡Deja que me ría, mi querido Federico!...
Ese modo de caer a mis pies volando por encima
de la cabeza de tu caballo, es muy galante.
¡No sabía de tu habilidad
para esta clase de acrobacias!...

FEDERICO
¡Sí, búrlate! ¡Cuando yo he reventado
a esa desgraciada bestia para volver a verte!...

PHILINE
¿No querrás que te retribuya
con un tributo de lágrimas?
¿Cuando he dicho yo que deseaba
que regresaras pronto?
¿Acaso puedes vivir lejos de mí?

(Ella ríe)

FEDERICO
¡Ah, cruel!
¡Haces que me arrepienta de haber regresado!

PHILINE
(riendo)
¿Y q
ué te impide marcharte de nuevo?

(Guillermo sale de la posada seguido de Jarno)

GUILLERMO
¡Estamos de acuerdo! ¡Mignón es libre!

JARNO
¡De acuerdo! Voy a entregarle su ropa
y te la envío de vuelta,

(aparte)

¡Cien ducados! ¡Es un buen acuerdo!

(entra al cobertizo)

Escena Décima

(Guillermo, Philine, Federico)

PHILINE
(Acercándose a Guillermo)
¡Cómo! ¿Qué oigo?
¡Pagó la libertad de esa joven gitana!
Eso es muy generoso de su parte.

GUILLERMO
Hablé con ella y me conmovió
.

PHILINE
¿Y qué piensa usted hacer con ella?

GUILLERMO
La sacaré
de aquí.
Será
aprendiz en algún trabajo honesto.

PHILINE
(Riendo)
Déjamela a mi; la instruiré como actriz...
y ella me enseñará, a cambio,
la danza de los huevos.

GUILLERMO
No te burles de esa desafortunada,
sería demasiado cruel de tu parte.

FEDERICO
(a Philine furioso)
¿De dónde salió este tipo?

(se ubica entre Guillermo y Philine para separarlos)

PHILINE
(Pasando por delante de él)
¡Apártate de aquí.

(A Guillermo)

Señor Meister, le presento a Federico,
un joven alumno que por mí dejó la Universidad,
y que algún día devolveré a sus padres,
si es que los encuentro
.
Por seguirme es capaz de cualquier cosa,
se haría voluntariamente apuntador de teatro,
técnico en iluminación, maestro de ballet,
¡
o barbero del elenco!
En definitiva, es uno de mis más fieles admiradores,
rebelde y celoso.
¡Regularmente me abandona cada semana
y regresa a mí puntualmente
a la semana siguiente!

(Toma la mano de Federico)

Señor Federico... ¡acércate!
Te presento el señor Guillermo Meister,
un hombre al que vas a apreciar, estoy segura,
porque nuestro amigo Laertes le hizo prometer
que no me cortejaría.

GUILLERMO
(por lo bajo, sonriendo)
Yo no prometí nada.

FEDERICO
(aparte)
¡Qué coqueta!

GUILLERMO
(aparte)
¡Ella es encantadora!

PHILINE
(aparte)
¡Él ya me ama!

(en voz alta)

Pero ¿dónde está Laertes?

LAERTES
(Fuera de escena)
¡Philine!... ¡Mi querida Philine!...

GUILLERMO
¡Aquí lo tienen!...

Escena Decimoprimera

(
Los anteriores y Laertes)

LAERTES
(entra exultante con una carta en la mano)
¡Victoria!

PHILINE
¿Qué te pasa?...

LAERTES
¡Hola, Federico!

(le tiende la mano)

¡Buenos días!

FEDERICO
(con aire desolado)
Buenos días...

LAERTES
¡Oh! ¡Oh! ¡Qué aire tan fúnebre!

PHILINE
¡Ha reventado un caballo por venir a verme!

LAERTES
(Volviendo a Federico)
¡Pobre animal!

FEDERICO
¿Qué quieres decir?

LAERTES
Hablo del caballo.

PHILINE
¿Qué noticias traes?

LAERTES
¡Hemos vencido a la mala suerte, querida mía!
¡Vamos disfrutar de las delicias de Capua
y exhibiremos nuestros talentos
ante un público digno de nosotros!

PHILINE
¿Y eso?

LAERTES
Nuestros compañeros ya se preparan para partir;
pasarán a recogernos
en un momento.

(le entrega la carta)

Y aquí está la carta que te concierne.

PHILINE
Léenos la carta, Laertes.

LAERTES
(a Guillermo)
¿Me permite?

(abre la carta y lee)

"Mi hermosísima dama.
Para agasajar dignamente al Príncipe de Tiefenbach,
el cual se alojará por unos días en mi castillo,
he pensado celebrar unas representaciones dramáticas.
Ya he enviado
a buscar a sus compañeros,
a los que espero hoy mismo,
así como a
usted y a todas las estrellas de la compañía.
Le envío un carruaje
para que pueda viajar cómodamente.
Espero que acepte esta invitación
y que no tenga que quejarse
de la hospitalidad que recibirá
de su más fiel admirador y amigo.
Firma: Barón de Rosenberg."

FEDERICO
¡Mi tío!

PHILINE
(estalla de risa)
¡Tu tío! ¿El Barón es tu tío?

FEDERICO
¡Ay de mí! Sí.

PHILINE
¡Quédate tranquilo!
¡Voy a contarle qué agradable es tu compañía!

FEDERICO
¿Vas a aceptar la invitación?

PHILINE
¡Con mucho gusto!...
¡Y su carruaje también!

FEDERICO
Pero...

PHILINE
¿Qué?

FEDERICO
Yo conozco a mi tío... él es un hombre...

PHILINE
¡Que puede disputarte mi corazón!...
¡Y desheredarte por mis hermosos ojos!
¡Vamos a divertirnos!

FEDERICO
(Exasperado)
¡Por mil demonios!

(Va hacia el fondo a conversar con Laertes)

PHILINE
(Volviéndose hacia Guillermo)
En cuanto a usted, querido señor,
si le agrada acompañarnos,
me gustaría presentarlo al Barón
como el poeta de la compañía...

GUILLERMO
(sonriendo)
¿A mí?

PHILINE
¿Por qué no?
Esa fiesta promete ser encantadora...
¡Y no todos los días se puede llegar a conocer
a un príncipe de Tiefenbach!
Además, si usted viene...
Va a hacerme muy feliz.
¿Estamos de acuerdo?

(se dirige hacia la posada)

FEDERICO
¡Philine!

PHILINE
¡Tú!...

(Ella sube las escaleras que conducen a su habitación)

Si te atreves a seguirnos...
¡
Te entregaré a tu tío!

FEDERICO
¡Philine!...

PHILINE
(desde el balcón)
¡Adiós!

(Se ríe y desaparece cerrando la puerta)

LAERTES
Ella se burla de ti, amigo mío.

FEDERICO
Yo también lo he pensado.

LAERTES
Puedes estar seguro.

FEDERICO
¡Maldita coqueta! ¡Maldito Barón!... ¡Maldita carta!...

(Tendiéndole la mano a Laertes)

¡
Adiós, Laertes!

(Volviéndose hacia Guillermo)

A usted, señor... ¡No lo saludo!

GUILLERMO
No me importa...

(Laertes retiene a Guillermo; Federico sale furioso)

Escena Decimosegunda

(Laertes, Guillermo) 

LAERTES
¡Los celos le hacen perder la cabeza!...
¡Él cree que usted ha logrado
conquistar los favores de esa belleza!

GUILLERMO
¿Yo? ¡Qué locura!

LAERTES
¡Sí, los amantes siempre son locos!
Especialmente aquellos a quienes Philine
ha embrujado... de esta manera.
Ya sabe lo que le comenté al respecto...
Voy a pagar mis facturas
y luego vendré a despedirme de usted.

(Entra en la posada)

GUILLERMO
(embelesado)
Seguirla a ese castillo...
¿Por qué no?...

Escena Decimotercera

(
Guillermo, Mignón y Lotario)

MIGNÓN
(Corriendo hacia Guillermo)
¡Aquí estoy!... Usted me ha rescatado.
¡Disponga de mí como guste!

GUILLERMO
Sé que en esta ciudad donde el destino te trajo,
hay gente honesta donde serás bien tratada.

MIGNÓN
(ansiosa)
¿Tengo que separarme de usted?

GUILLERMO
(Sonriendo)
¡No puedo llevarte conmigo, pobre muchacha!
No puedo imponerme las obligaciones
de un padre de familia.

MIGNÓN
¡Puedo vestirme como un muchacho
y usar su librea!

GUILLERMO
(Tomando sus manos)
¿Para qué?

MIGNÓN
(Con un arranque de emoción)
¡Usted me liberó!
Yo desearía retribuirle...
¡Estoy dispuesta a seguirlo
y no abandonarlo jamás!

GUILLERMO
De las manos de ese salvaje
te liberé
por un poco de dinero,
¿ahora quieres someterte
a una nueva esclavitud?

MIGNÓN
(con tristeza)
¡Está bien!...
Dado que sus manos me rechazan sin piedad,

(Señalando a Lotario en el umbral del carromato)

¡me iré con él!...

LOTARIO
(Corriendo hacia Mignón la estrecha en sus brazos)
¡Ven! ¡La vida en libertad es dulce!
¡A la sombra de los grandes bosques,
bajo el cielo estrellado,
encontraremos una cama de helechos y musgo
y compartiremos el pan del exilio!...

(intenta llevarse a Mignón)

GUILLERMO
(lo detiene)
¡No! ¡Pobre niña!
¡Tu porvenir me preocupa!
¡Niña o muchacho, criado o criada,
quédate conmigo si quieres!
¡La suerte está echada!
¡Me rindo a tus deseos!

Concertante

MIGNÓN
(Besando la mano de Guillermo con emoción)
¡Usted me liberó
y
yo deseo retribuirle!
¡Estoy dispuesta a seguirlo
y no abandonarlo jamás!

GUILLERMO
(Sonriéndole amablemente)
¡El amigo que te ha liberado
no puede abandonarte!
Eres libre de seguirme...
quiero que seas feliz
.

LOTARIO
(aparte, retomando su acostumbrada mística)
¡Buen Dios!
¡Déjame vivir, tener esperanzas y cantar!...

Escena Decimocuarta

(Los anteriores, comediantes, Philine, Laertes y
Jarno, gitanos, burgueses y campesinos. Los actores
llenan el patio de la posada. Visten ropas de viaje y
llevan sobre el hombro o en la mano paquetes y
maletas que contienen sus útiles teatrales. La dueña
lleva un perrito en sus brazos. Los admiradores de
la compañía se refugian bajo una sombrilla de color
verde claro)

GUILLERMO
¡Ah! ¡La compañía teatral,
se prepara para irse con Philine!

ACTORES
¡En marcha, amigos, tomad vuestros bártulos!
¡Finalmente la suerte nos sonríe!
¡Que la alegría nos acompañe en nuestro viaje
y al Diablo con la sed y el hambre!
¡Olvidemos nuestra comida de rancho
y saludemos con el sombrero
al viejo castillo que ahora se prepara
para dar
alojamiento a los actores!

ACTRICES
(despechadas)
¡Apuesto a que es el mismísimo barón
quien envía a Philine
todos estos elegantes
lacayos
y esos fogosos caballos!

(Los gitanos salen del carromato, los burgueses y campesinos aparecen en el fondo de la escena. Un lacayo pasa entre la multitud de curiosos y saluda a Philine que baja las escaleras de su habitación del brazo Laertes)

PHILINE
¡Quien me ame, que me siga!
Y tú, Dios del Amor,
que hoy
eres nuestro convidado,
¡
a tu llamada acudo!

LAERTES
(a los lacayos)
¡Vamos!

(a los mozos que llevan el equipaje de Philine)

¡Vamos, adelante!

(A los actores)

¡Los precedo, amigos míos!
¡
Una espléndida fiesta los recibirá esta noche!  

LOS ACTORES
¡Viva!

PHILINE
(en voz baja a Guillermo, tendiéndole la mano)
¿Y usted, señor,
no va a ser uno de los nuestros?...
Gracias al gentil caballero que,
para hacernos el honor,
nos facilita su carroza,
viajaremos y nos alojaremos,
¡
como en un día de boda!

GUILLERMO
(Llevándose la mano de Philine los labios)
Sí, y porque no quiero dejar de verte...
¡Participaré en la fiesta!

PHILINE
¡Adiós, mi querido poeta!
Llevo la esperanza conmigo.
Y para esta noche
¡éstas serán
mis únicas flores!

(Le muestra a Guillermo el ramo que recibiera
de él. Mignón reaparece con su equipaje; se
acerca ansiosa y reconoce las flores que ella le
diera a Guillermo)

MIGNÓN
(aparte)
¡Mi ramo!

GUILLERMO
(a Mignón)
¿Qué te sucede?

MIGNÓN
Nada.

PHILINE
(en voz baja a Laertes)
¡Él me ama!

LAERTES
(riendo)
¡Está atrapado!

MIGNÓN
(a Lotario)
¡Mira, mis pobres flores,
cómo han sido despreciadas!
Él se ha deshecho de mi ramo, él lo...

GUILLERMO
(en voz baja, sonriendo)
¡Perdona!
Yo no se las ofrecí... me las quitó.

MIGNÓN
¡Está bien!... ¡Lléveme!...
¡Le pertenezco!... ¡Ordene usted!

(a los gitanos)

Y a vosotros, con quienes compartí
la vergüenza y la miseria, ¡adiós!...

(a un niño colgándole una medalla en el cuello)

¡Tú, pobre niño, que esta humilde medalla
algún día te proteja! 

(A Jarno)

Y a ti, de cuya cólera tan a menudo
tuve miedo... ¡ay!

(le tiende la mano)

¡También te digo adiós!
¡Mignón olvida tu maldad!

LOS ACTORES
(en el fondo de la escena)
¡Adiós, Philine, y buen viaje!

LOS BURGUESES
(también en el fondo)
¡Adiós, hermosa, y buen viaje!

LOS GITANOS
¡Adiós, Mignón, y buen viaje!

LOTARIO
Se oye retumbar
la tormenta...

LOS ACTORES.
¡En marcha, amigos, tomad vuestros bártulos!
¡Finalmente la suerte nos sonríe!
¡Que la alegría nos acompañe en nuestro viaje
y al Diablo con la sed y el hambre!
¡
Olvidemos nuestra mísera comida
y saludemos con el sombrero en alto
al viejo castillo que a partir de ahora
dará albergue a los actores!

(Guillermo hace una última señal de despedida a
Philine. Los actores se disponen a marchar. Lotario
se sienta pensativo en la parte anterior del escenario.
Mignón se detiene en medio de la escena, con los ojos
fijos en Guillermo)



ACTO SEGUNDO


Cuadro Primero

(
Un gabinete elegante. Una puerta en la parte
posterior y puertas laterales. A la derecha una
ventana; a la izquierda, una chimenea, sillas, etc)

Escena Primera

(
Philine está sentada frente al tocador. Se
oye un golpe en la puerta)

LAERTES
(Desde el exterior)
¿Se puede entrar?

PHILINE
¿Eres tú, Laertes?...

LAERTES
(Entra, un poco alegre)
Sí, ¡nadie más que yo! ¡Buenas noches, Philine!

PHILINE
¡Buenas noches, Laertes!

LAERTES
¿No te importuno?

PHILINE
¿Tú?... ¡Nunca molestas!...

LAERTES
¡Es cierto
!
Soy tu amigo desde hace tanto tiempo...

(Mirando a su alrededor)

¿Es aquí donde te alojas?

PHILINE
¡Sí, querido!
¡En los  aposentos de la Baronesa!

LAERTES
Entonces... ¡el Barón tiene la llave!

PHILINE
¡Impertinente!

LAERTES
¡Bah!... Si él te ama...

PHILINE
¿Y si yo no lo amo?...

LAERTES
¡Te equivocas!
Un hombre que nos recibe en su casa tan amablemente,
¡Merece algo más de respeto!...

PHILINE
Me
parece que has cenado muy bien...

LAERTES
¡
Como un rey!... Pero no un rey de teatro...

(Se tumba en un sillón)

PHILINE
Por lo que veo, el vino del Barón
te ha puesto de buen humor.

LAERTES
¡Sí, yo también lo creo!

(declamando como en escena)

¡Nada alegra más 
que el vino que no se paga!...

PHILINE
(riendo)
¡Querido, estás borracho!

LAERTES
¡No! Solamente alegre.
Tengo ganas de reír y hacer disparates.
Soy capaz de representar una comedia esta noche.
¡Puede ser divertido!

PHILINE
¡Y novedoso!

LAERTES
¡Y novedoso!
Incluso soy capaz de hacerte aplaudir
al
componer un madrigal en tu honor.
¡Eso sería más novedoso aún!

PHILINE
¡Y muy divertido!

LAERTES
¡Soy muy galante cuando quiero!

(Levantándose)

Escucha...

Madrigal

¡Hermosa, ten piedad de nosotros!
¡Dígnate bajar los párpados!
¡Las pestañas de tus ojos tan dulces...
Son mortíferos dardos
Del Dios que nos hiere a todos!

(Hace una pirueta)

¿
Qué te parece?

PHILINE
(riendo)
¡Bravo!
Parece estar oyendo al joven Federico...

LAERTES
¡Gracias!

PHILINE
...
o al mismísimo Barón.

LAERTES
¡
Muy agradecido!

PHILINE
Aprecio tu intención.
Estoy impactada por este acceso de galantería.
¡
Nunca, hasta el día de hoy,
te habías mostrado tan gentil conmigo
!...

LAERTES
(con tranquilidad)
¡Es verdad!

(Le ofrece una bombonera)

¿
Una pastilla?...

PHILINE
(toma una golosina de la caja de dulces)
¡Gracias!

(Apoyándose familiarmente sobre su hombro)

Sin embargo, admite una cosa, mi querido Laertes.
Eres feliz de ser mi amigo,
pues
de lo contrario,
habrías hecho el viaje a pie
con los otros invitados.

LAERTES
¡Es probable!

PHILINE
Y en lugar de encontrar aquí la cena preparada...

LAERTES
Estaría golpeando tu puerta,
o en cualquier habitación del sótano del castillo,
como los demás...

PHILINE
¡Seguro!

LAERTES
Y a propósito de los demás,
¿sabes lo que pasó con ellos?

PHILINE
¡No, cuéntamelo!

LAERTES
¡La historia es desgarradora!

PHILINE
¡Bah!

LAERTES
Vas a ver...
Mientras nosotros viajábamos
en la carroza del barón,
nuestros infortunados compañeros
fueron sorprendidos por una tormenta
a una legua o dos del castillo.
Se extraviaron, y azotados por la fuerte lluvia,
quedaron atascados
y enterrados hasta el cuello
¡
en una charca de ranas!...

PHILINE
¿Es verdad eso?...

LAERTES
(declamando)
¡Sí, señora, enterrados en una charca de ranas!
¡Schwartz perdió su peluca y su tabaquera!
Aloysius, en medio de juramentos y gritos,
se dejó hundir con sus manuscritos.
El perrito de la vieja Gudule,
viendo chapotear a su dueña,
pretendió salvarla desapareciendo bajo las aguas.
Y finalmente, Conrad, en medio del cañaveral,
salió como un dios marino aullando
¡
con esa voz ridícula que le otorgó la naturaleza!

PHILINE
¡Oh, pobre Conrad!

LAERTES
¡Oh, vanos lamentos!
Él estornudó... ¡pero dejó de gritar!
Sin la ayuda de algunos campesinos,
que estuvieron dispuestos a ayudarlos,
nuestros pobres amigos
nunca habrían salido de allí.
¿Qué opinas de la aventura?...
¿No te emociona? ¿No te conmueve?...

PHILINE
(Con indiferencia)
Para nada... ¿Qué me importa?

LAERTES
¿Y yo?

(Se miran y estallan de risa)

PHILINE
(declamando)
¡Me río de sus desgracias,
como ellos se ríen de las nuestras!

LAERTES
Cuando todo va bien para nosotros,
¡
por qué pensar en los demás!

(le ofrece de nuevo los dulces)

Sin embargo...

PHILINE
(Tomándole el brazo familiarmente)
Hablemos de otra cosa,
¿quieres?
¿Tienes noticias de nuestro amigo?

LAERTES
¿De quién? ¿ De Federico?
Está aquí,
lo vi pasear por los jardines...

PHILINE
¡Deja de lado a Federico!
Me refiero a ese joven...
el que nos encontramos esta mañana... en la posada.

LAERTES
¿Guillermo Meister?...

PHILINE
El mismo.

LAERTES
(burlonamente)
Bien que
lo recuerdo.
¿No lo invitaste a unirse a nosotros?
¿No le ofreciste la posibilidad de presentarlo
al Barón, como el poeta de la compañía?
¿No te prometió venir?

PHILINE
(Sonriendo)
Creo que si.

LAERTES
¡Pues no vendrá!

PHILINE
¿Por qué? ¿Cómo lo sabes?

LAERTES
Le dije lo que yo pensaba,
y espero que se acuerde de mis buenos consejos.

PHILINE
(vivamente, soltándole el brazo)
¡Eh, querido mío!
¡Creo que te pasas dando consejos!...
¿No eres tú quien me lo presentó?

LAERTES
Sí, por malicia.

PHILINE
¿Cómo?

LAERTES
Las víctimas del amor me hacen reír,
pues
me recuerdan mis propias
desgracias matrimoniales.
Yo mismo lo empujaba a tus redes... ¡para divertirme!

PHILINE
¡Eres brillante!

LAERTES
Sin embargo,
me gusta ese muchacho, ¡me interesa!
¡Lamentaría que le ocurra una desgracia!

PHILINE
¡Cada vez mejor! ¡Me las pagarás, Laertes!
En cuanto al señor Meister...

LAERTES
¡No lo veremos más!

PHILINE
¿Tu crees?...            

(riendo)  

¡Está en camino hace rato!
En este momento golpea la puerta del castillo...
solicita verme... lo guían hacia aquí...
viene... y...

UN LACAYO
(anunciando)
¡
Guillermo Meister!

PHILINE
¡Y aquí está!...

LAERTES
(sorprendido)
¡Ah! ¡Vaya!

(a Philine)

¡A fe mía! ¡Peor para él! ¡No me entrometo más!

PHILINE
¡Eso es todo lo que pido de ti!

(al lacayo)

¡Hágalo pasar.

Escena Segunda

(
Los anteriores, Guillermo y luego Mignón)

GUILLERMO
(entrando)
¡Encantadora Philine!...
¡Mi querido Laertes!...

PHILINE
¡Estoy muy contenta, señor,
de que usted no haya faltado a su promesa!...

GUILLERMO
¡Gracias por invitarme a que los siga!...
Estoy contento de asistir a esta fiesta
y así tener la oportunidad de aplaudirlos...

LAERTES
¿Aplaudirnos? ¡Oh! ¿Por qué?...

PHILINE
Me comprometo a presentarle al Barón.

LAERTES
Y yo a la baronesa.
Pero déjeme ir primero a dar un vistazo
a los preparativos de la representación...
El teatro está instalado en el invernadero del castillo,
a pocos pasos de aquí,
al final de la galería.
Esta noche vamos a representar
"El sueño de una noche de verano",
de un tal Shakespeare...
Un poeta inglés, a quien no le faltan méritos.
Nuestro apuntador, el ilustre Aloysius, 
ha adaptado la obra a los gustos de hoy en día.
¡Los invitados del barón
no entenderán nada de todos modos!...
¡Pero no importa!
¡Philine va a estar encantadora en su rol de Titania!
En cuanto a mí, vestiré la ropa del señor Teseo,
duque de Atenas,
y vendré a buscarlo cuando llegue el momento!...

(A Guillermo, declamando)

¡Hasta pronto, estimado señor!

(A Philine)

¡Adiós, hermosa dama!
¡Te dejo con él!...

(A Guillermo)

¡Lo dejo con ella!

(Se detiene en el umbral de la puerta)

Pero, ¿quién es esta niña
que está detrás de la puerta?

GUILLERMO
Es Mignón.

PHILINE
¡Mignón!

GUILLERMO
Sí, la pobre niña no ha querido separarse de mí.
Hice
que se quitara la ropa de gitana, y ella me siguió.
¿Quieres que la llame?

PHILINE
¡Sin duda, tengo curiosidad por verla!

GUILLERMO
(llamando)
¡Mignón!

MIGNÓN
(apareciendo en el umbral)
¿Me has llamado, señor?...

(Mignón entra tímidamente. Viste como un
muchacho y al entrar, deja caer un paquete.
La música de la orquesta recuerda el motivo
de la "danza de los huevos", del primer acto)

PHILINE
(riendo)
¡Ah! ¡ah! ¡ah! ¡ah!
¡Qué agradable metamorfosis!

GUILLERMO
(a Mignón)
¡Aproxímate sin miedo, querida niña!
¡Acércate
al fuego para que entres calor!
Pídele permiso a Philine para sentarte...
¡
en aquella silla!

PHILINE
¡
Sí, caliéntate, Mignón!
Luego nos bailarás, la danza de los huevos.

(Mignón hace un movimiento, sus ojos
se encuentran con los de Guillermo)

MIGNÓN
Si tú lo ordenas... obedeceré.

PHILINE
(aparte)
¡Que extraña idea la de traernos
a la muchacha gitana!

LAERTES
(En voz baja, a Mignón)
¡Si amas a tu amo, no lo dejes sólo,
y ten cuidado con Philine!

PHILINE
Tú, ¿qué dices?...

LAERTES
¿Yo? ¡Nada!... ¡Hasta luego!

(en voz baja, a Mignón)

¡Desconfía de ella!

(sale)

Escena Tercera

Trío

GUILLERMO
¡No más preocupaciones, Mignón!
¡No más pensamientos tristes!
¡Ven a calentarte las manos heladas,
en este hogar acogedor!...

(Hace que Mignón se siente en una
silla junto a la chimenea)

MIGNÓN
(en voz baja)
¡Ya no recuerdo mis dolores!
¡Ya no siento frío!
¡Soy feliz de estar a tu lado!

PHILINE
(Riendo)
¡Qué palabras tan conmovedoras!
¡Cuánta bondad!
¡Deja que me ría de tan hermosa devoción!

MIGNÓN
(aparte)
¡Ay! ¿De qué se ríe?
¡Que diversión tan cruel!

GUILLERMO
(a Philine)
Haces bien en reírte.
¡Tu risa es encantadora!

PHILINE
¡Querido, te admiro,
eres absolutamente encantador!

(ríe)

En lugar de ser servido por tu paje,
¡
eres tú quien lo sirve a él!

GUILLERMO
(Acercándose a Philine)
A tu lado, a tus pies,
yo aceptaría, si tú así lo desearas,
una servidumbre más dulce.

PHILINE
¿De verdad?

(Le señala una lámpara que está sobre la chimenea)

Aproxima esa lámpara aquí.

(Ella se sienta frente a su tocador. Guillermo
aproxima la lámpara y se acerca impaciente a
Philine. Mignón lo sigue con la mirada sin
abandonar la silla donde se encuentra sentada)

GUILLERMO
¡Soy tu esclavo! ¡Ordena, aquí estoy!

PHILINE
¡Bien! Pon primero la lámpara aquí...

(Guillermo coloca la lámpara en el tocador)

¡Gracias!

(Se mira en el espejo)

¡Mi peluquera, esta noche, me ha peinado mal!...
¡Pero ya me verás con mi traje de hada!...
¡Quiero deslumbrar a todas las miradas!
¡Ya veo, ya me parece estar oyendo,
los suspiros y los tiernos susurros
de veinte galanes de todas las edades!

Concertante

GUILLERMO
¡Admiro el brillo de tus ojos!
¡Quedo hechizado al escuchar
tu amorosa y tierna voz,
tu risa burlona y alegre!

MIGNÓN
(para sí)
¡No escuchemos! ¡Cerremos los ojos!
No, no quiero escuchar
esa dulce y tierna conversación.
Será mejor que me duerma.

(Mignón finge dormir. Philine canta alegre,
terminando de maquillarse frente al espejo) 

GUILLERMO
(se inclina amorosamente hacia Philine)
Hermosa Philine, amorosa hechicera,
tu dulce mirada, tus irresistibles atractivos...
¡A tu carruaje se encadenan todos los corazones!
¡A tu alrededor, todo sonríe y goza!...

PHILINE
Este brazalete del príncipe, es precioso, ¿verdad?

GUILLERMO
Todos te alaban, te adoran...
¡Ay! ¿Por qué no amas?

PHILINE
Es necesario, querido señor,
que le presente al Barón.

GUILLERMO
¡Philine, una sola palabra!... ¡Una palabra!...

PHILINE
(Señalando a Mignón)
¡Habla más bajo!...
Nuestra huésped nos escucha...
Dame tu brazo.

(Ella da unos pasos; Guillermo la retiene)

GUILLERMO
¿No respondes?...

PHILINE
(Tendiéndole la mano)
¡Vamos! ¡Tengo el alma complaciente!...

(Guillermo lleva la mano de Philine a sus labios y
la besa ruidosamente. Mignón hace un movimiento,
pero
sin abrir los ojos)

PHILINE
(aparte)
Sabía que no estaba dormida.

GUILLERMO
(A media voz, apasionado)
¡Oh, Philine! ¡Oh, preciosa!
¡Oh, niña seductora!
¡Admiro el brillo de tus ojos!
¡Quedo hechizado al escuchar
tu
amorosa y tierna voz,
tu risa burlona y alegre!

PHILINE
(riendo)
¡Yo quiero complacer a todos los ojos!
¡Ya veo, ya me parece estar oyendo,
los suspiros y los tiernos susurros
de veinte galanes de todas las edades!

MIGNÓN
(aparte)
¡No escuchemos! ¡Cerremos los ojos!
No, no quiero escuchar
esa dulce y tierna conversación.
Será mejor que me duerma.

(Guillermo ofrece su brazo a Philine
y sale con ella por la puerta trasera)

Escena Cuarta

MIGNÓN
(a solas)
¡Aquí estoy sola!

(se levanta)

¡Ah, pobre Mignón!
¡Él se aleja y ni siquiera vuelve la cabeza
hacia donde tú estás!...
¡
Él no piensa en ti!...
¡Él sólo piensa en esa Philine!

(Después de un momento de silencio)

¿Y
bien? ¡Qué importa!
¿No estás segura de su amistad?
¿No colma todos tus deseos
permitiéndote seguirlo y servirlo?...
¿De qué te quejas, ingrata?
¿Por qué lloras?

(secándose los ojos)

¡No! ¡No!
¡No es nada! ¡Ya pasó! ¡No lloro más!
Estoy feliz.

(va y viene por el gabinete, examinando
curiosa los muebles y cortinas)

¡Todo es hermoso aquí!...
¡
Nunca he visto nada igual!... ¡No! Nunca!...
¿
Es un sueño?...
Estos muebles dorados, las cortinas de seda...
los espejos resplandecientes...

(se aproxima al tocador)

¡Es aquí donde ella estaba sentada hace un rato,
mientras Meister le hablaba al oído para decirle...
lo que muchos otros le dicen cada día...
¡
lo que su espejo le dice más a menudo aún!
Y yo, acurrucada en mi silla, escuchando...
Cerré los ojos y escuché.
¡Escuché!
Quería dormir... ¡y no podía!...
¡Eso no está bien, lo sé, pero no pude!...
¡Perdóname, querido señor!...

(Se sienta en el tocador)

Aquí están las flores y las notas galantes
de todos sus enamorados...
Aquí, el maquillaje con que cubre su cara...
Y
el perfume con que aroma su cabello...

(Tratando de maquillarse)

¡Si, me maquillaré yo también!...
¡Ah, mi palidez desaparece!
¡Mis ojos brillan!...

(Se ríe y canta)

I

Un pobre niño,
un pobre niño bohemio,
de ojos tristes y de frente pálida...

(se mira en el espejo)

¡Ah! ¡ah! ¡Qué loca historia!
¡En vano me justifico!
¡Estoy mucho mejor!
Ya no soy la misma...
¡
Ta la, ralla!
¡Ta la, ralla!
¿Es realmente Mignón la que está aquí?

II

Un lindo día, en que todo salía bien,
en el que
todo estaba a favor de sus planes,
para complacer a su amo al que ama...

(Mirando hacia atrás y riendo)

¡Ah! ¡Ah! ¡Qué historia tan loca! En vano me justifico!
Me siento mucho mejor, ya no soy la misma.
¡
Ta la ralla!
¡Ta la ralla!
¿Es Mignón la que está aquí?
¡
No! ¡Ni yo misma me reconozco!...
¡Ah! ¡La dichosa Philine!...
¡Entiendo que la encuentren hermosa!...
Ella sabe agradar a la gente.

(abre la puerta del vestidor)

¡Aquí es donde guarda sus vestidos!

(mira con curiosidad la ropa del vestidor)

¡Sí!... ¡Estoy sola!
Nadie me puede ver...
¿Qué idea loca se cruza por mi mente?...
¿Qué demonio me tienta...?

(Ella entra en el vestidor. La ventana se abre
de repente. Federico aparece en el balcón)

Escena Quinta

FEDERICO
(a solas)
¡Soy yo!

(salta dentro de la habitación)

El enrejado se rompió bajo mis pies,
el viento se llevó mi sombrero
y casi me quedo varado en el camino...
¡Pero no importa!... ¡Ya estoy aquí!...

(Mirando a su alrededor)

¡Es aquí donde mi tío ha alojado a Philine!
¡En las habitaciones de mi tía!
¡Olvidó totalmente el decoro!...
¡Ah! ¡Vaya, vaya, con el señor Barón!
Se merece que la señora baronesa también le ponga...
Pero, es que después de tanto tiempo...
¡No, no es eso de lo que se trata!
¡Estoy furioso! ¡Estoy exasperado!...
¡Estoy decidido disputarle a Philine a mi tío,
al Príncipe de Tiefenbach,
y al mundo entero!...

(lleva la mano a la empuñadura de su espada)

¡Y empuñando la espada, si fuera necesario!
¡Ay del primer pretendiente que se presente!...

Escena Sexta

GUILLERMO
(entreabre la puerta trasera)
¡Mignón!...

FEDERICO
¿Eh? ¿De quién es esa voz?

GUILLERMO
(entrando)
¿Dónde estará?...
 Philine me hizo prometer que esperaría, y yo...

(viendo a Federico)

¡Ah!

FEDERICO
(aparte)
¿No es éste el nuevo pretendiente
que ella me presentó esta mañana?

GUILLERMO
(aparte)
¿Éste no es el joven tonto de la posada?...

FEDERICO
¡Señor!...

GUILLERMO
¡Señor!...

FEDERICO
¡Usted... aquí, en este castillo!...

GUILLERMO
¡Como usted lo ve!...

FEDERICO
Así que... ¿usted forma parte de la compañía?

GUILLERMO
Eso se parece.

FEDERICO
¿Y en calidad de qué?

GUILLERMO
Como poeta, si usted lo acepta...

FEDERICO
Pero ¿con qué derecho, señor,
se atreve a entrar
en los aposentos de la señorita Philine?

GUILLERMO
¿Y con qué derecho, señor,
se encuentra usted aquí?

FEDERICO
¡Entré por la ventana
a riesgo de romperme el cuello!

GUILLERMO
Y yo, por la puerta, sin correr ningún riesgo.

FEDERICO
¡Yo, señor, formo parte del círculo de sus amigos!...

GUILLERMO
Del mismo modo que yo, señor.

FEDERICO
¡Hace más de un año que ella acepta
con beneplácito mis atenciones!

GUILLERMO
Las mías desde esta mañana...
y no las ha rechazado.

FEDERICO
¡En definitiva, señor, yo la adoro!

GUILLERMO
Yo, señor, estoy loco por ella.

FEDERICO
Entonces, s
eñor, ¡somos rivales!

GUILLERMO
Eso parece.

FEDERICO
¿Y la señorita Philine le ha dado
cita en este lugar?...
¿Y usted se propone disputarme su amor?

GUILLERMO
¡Sí... diablos!...

FEDERICO
¡Es suficiente, señor!

(Sacando su espada)

¡En guardia!

GUILLERMO
¿Si le place?...

FEDERICO
(Con una mirada terrible)
¡En guardia!

GUILLERMO
(riendo)
¿Quiere batirse... en esta sala?...

FEDERICO
¡Sí!...
¡En casa de Philine!... ¡En su vestidor!
¿No le parece original
?

GUILLERMO
(Sacando su espada)
¡Así sea, señor, batámonos!

FEDERICO
¡Batámonos!

(Cruzan las espadas. Mignón, regresa del
vestidor vestida con ropas de Philine)

Escena Séptima

(
Los anteriores y Mignón)

MIGNÓN
(se interpone entre ellos)
¡Ah!... ¡Meister!... ¡Por Dios!...

GUILLERMO
¡Mignón!...

FEDERICO
¡Mignón!... ¿Qué Mignón?... ¿Qué significa esto?...
Pero... no me equivoco...
¡
este es uno de los vestidos Philine!

(riendo)

¡Ah! ¡Ah! ¡Ah!...

GUILLERMO
¡Señor!...

FEDERICO
¡Cálmese! ¡Ya nos volveremos a ver!
¡Que Dios me guarde de matar a esta
hermosa niña por ponerse delante de usted!
¡Hasta la próxima!

GUILLERMO
¡Hasta la próxima!

FEDERICO
(mirando de reojo a Mignón)
¡Por Dios!
Corro a contárselo a Philine...

(ríe)

¡Ah! ¡Ah! ¡ah!...

(Se marcha sin dejar de reír,
incluso fuera de escena)

Escena Octava

(
Guillermo, Mignón)

GUILLERMO
¡Tú!... ¡Mignón!... ¡Con esas ropas!...

MIGNÓN
(Confusa)
¡Perdóname!... ¡No me regañes!

GUILLERMO
¿Por qué ese disfraz? ¿Me lo puedes explicar?...

MIGNÓN
¡Oh! Estoy en falta, lo sé... No tenía a derecho
a probarme estos bellos vestidos que no son míos...
pero pensé que estaba sola...
y no pude resistirme...

GUILLERMO
¡Estás loca!... ¿Quieres que yo sea
el hazmerreír de todos los que están aquí?...
¿Por qué dejaste tu librea?...
¿Por qué no esperas mis órdenes?...
¿Es así como sirves a tu señor?
¡Lo mejor será que nos separemos
!

MIGNÓN
(con tristeza)
Me despides... ¿ya?

GUILLERMO
¡Eh! ¡No, no te despido!... ¡No te culpo de nada!...
Te agradezco el tierno impulso que hizo
que te interpusieras entre nosotros...
¡que me
protegieras de la espada de ese joven alocado!
Pero ahora veo
que me equivoqué al ceder a tus ruegos...

(alegre)

Verdaderamente
no debo obligarte a ir tras de mí...
así, como un paje...

MIGNÓN
(con ingenuidad)
¿Por qué?

GUILLERMO
(con embarazo)
¿Por qué? ¡Pues debido a que una muchacha como tú
no está hecha para servir a un joven de mi edad!... porque... porque tú, en definitiva,
¡eres una mujer!... lo había olvidado...
¡Tú misma me lo has recordado
al aparecer vestida de  esta manera!

MIGNÓN
Yo creía… me había imaginado...

GUILLERMO
¿Qué?

MIGNÓN
¡Nada! ¡Nada!... ¡He sido una loca, realmente!...
¡Corro
a quitarme estos bellos vestidos
que me hacen aún más fea y torpe
ante tus ojos!...

GUILLERMO
(la examina sonriendo)
Pero no... ¡Al contrario!...

(Mignón lo mira)

¡Ve rápido, ve ya!...

(la empuja hacia el vestidor)

Si Philine regresara...

MIGNÓN
¡Ah!... ¡Temes las burlas de la señorita Philine!...
Ella es sin duda...
¡Ha sido ella la que te ha dado
el consejo de separarte de mí!...
¡Pues bien! ¡Hay que obedecerla!

GUILLERMO
(con dulzura)
Vamos, niña querida, reflexiona un poco...
¡No puedo retenerte conmigo!
¿Qué diría la gente? ¿Qué pensaría la gente?

(riendo)

Con el tiempo me considerarían tu amante.

MIGNÓN
(con vivacidad)
¡Sí, tienes razón, es necesario que nos separemos!

GUILLERMO
Pero no obstante, no voy a abandonarte.
Te enviaré con un pariente mío
que te acogerá y te tratará como a una hija.

(Mignón se deja caer en una silla)

GUILLERMO
I
¡Adiós, Mignón, se valiente!
¡No llores!
¡Los dolores se olvidan pronto a tu edad!
¡Dios te consolará!
¡Mis buenos deseos seguirán tus pasos!...
¡No llores!
¡Podrás encontrar una familia y una patria!
¡Podrás encontrar, en el camino, la felicidad!
¡Te dejo con pesar, y mi alma enternecida,
comparte tu dolor!
¡Adiós Mignón ten coraje!
¡No llores!
¡Los dolores se olvidan pronto a tu edad!
¡Dios te consolará!
¡Mis buenos deseos seguirán tus pasos!...
¡No llores!

II
¡No acuses a mi corazón de fría indiferencia!
¡No me reproches por seguir un loco amor!
¡Al decirte adiós, guardo la esperanza
de volver a verte un día!
¡Adiós Mignón, ten valor!
¡Los dolores se olvidan pronto a tu edad!
¡Dios te consolará!
¡Mis buenos deseos seguirán tus pasos!...
¡No llores!

MIGNÓN
(Con resolución)
Te doy las gracias por tu amabilidad,
pero no puedo aceptar que me ofrezcas asilo.
¡Por ti recuperé mi libertad;
sin ti no quiero ser libre!

GUILLERMO
¡Querida muchacha! ¡Escucha la voz de la razón!

MIGNÓN
¡La razón es cruel, señor!
La voz del corazón es mejor.

GUILLERMO
Pero ¿qué será de ti?

MIGNÓN
¡Lo que fui: Mignón!

(le señala el paquete de ropa que había dejado
caer en el umbral de la puerta del fondo)

Tuve razón, ya lo ves,
al conservar mi pobre ropa gitana.
¡Voy a ponérmelas nuevamente y me iré!

GUILLERMO
(aparte)
¡Ah! ¿Por qué Philine exige
que me separe de esta muchacha?

(llamándola)

¡Mignón!...

(Mignón se vuelve feliz.
Él le ofrece una bolsa de dinero)

¡Por lo menos acepta este dinero!

MIGNÓN
(Con tristeza)
¡No! ¡No quiero tu dinero; tu mano es suficiente!
¡Dame la mano, una vez más!
¡Me marcho feliz!

(Él le da la mano y ella l lleva a sus labios)

¡Adiós y gracias!

GUILLERMO
¡No! ¡No puedo dejar que te vayas!...

MIGNÓN
¡Es necesario!...
¡Mañana me iré! ¡No me verás nunca más!

GUILLERMO
¿Dónde vas a ir?

MIGNÓN
¡Por ahí, como antes, por senderos perdidos!

GUILLERMO
¿Quién te protegerá?

MIGNÓN
¡Dios, los ángeles y la Virgen!
Me entrego a su misericordia...

GUILLERMO
¿Quién te va a alimentar?

MIGNÓN
¡Tenderé la mano a los transeúntes!
Y sin esperar a que me lo ordenen,
¡
bailaré alegre por un pedazo de pan!...

(Con un estallido de risa que termina en sollozos)

¡Ah ¡ah! ¡ah!

GUILLERMO
(la estrecha entre sus brazos)
¡Mignón!

(Philine entra por el fondo con Federico)

Escena Novena

PHILINE
¡Me dijiste la verdad, Federico!  

MIGNÓN
¡Philine!...  

GUILLERMO
¡Philine!...  

PHILINE
(Avanzando)
¡Mignón vestida con uno de mis trajes!...
¡Mignón en los brazos del señor Meister!...

GUILLERMO
(Avergonzado)
Mignón, cediendo a un capricho infantil,
y se vistió por un momento con tus ropas,
mi querida Philine.
Me rogó que te pidiera disculpas...
Se estaba despidiendo de mí.

PHILINE
¡Se marcha!

GUILLERMO
(en voz baja)
¿No es lo que tú querías?

PHILINE
¿Yo? ¡no!... ¿Por qué?
¡Al contrario, yo quiero ser su amiga!...
Y si mi vestido le agrada...
se lo regalo con mucho gusto.

(Examina a Mignón burlonamente)

¡Ella está realmente muy bien así!... ¡Muy bien!...
Su antiguo amo... Jarno...
el hombre del bastón... ¡no la reconocería!...

(Mignón arranca con rabia las
cintas que adornan su vestido)

¡Oh! ¡Oh! ¡Qué rabia desata
contra mis pobres encajes!...

(Mignón se calma, la mira fijamente, y tras
recoger su paquete de ropa, corre y se mete
en el gabinete de la derecha)

¡Y qué manera de mirarme!...

(en voz baja a Guillermo, sonriendo)

¡Parecería, Dios me perdone,
que esa pequeña salvaje está celosa de mí!

GUILLERMO
¿Celosa?...

(Música entre bambalinas. Algunos comediantes
vestidos para la representación, pasan por el
fondo de la galería, precedidos por lacayos
con lámparas)

LAERTES
(apareciendo en el umbral del fondo
y
ataviado como el príncipe Teseo)
¡Hola!... Puch, Ariel, Oberón... ¡Id por adelante!
Yo os sigo.

(entra y declama)

¡La hora de nuestro himeneo se acerca,
mi bella Hipólita!
¡Aún faltan tres aburridos días!
¡Tres días!
Pronto
nacerá para nosotros una nueva luna,
una luna cuarto creciente, pálida,
¡
emblema del amor!...

(Volviéndose a Philine)

¡Y bien! ¿A qué esperáis?...
Yo vestido como el príncipe Teseo,
todos nuestros compañeros están listos,
los caballeros del elenco están en sus puestos...
¡
y Titania aún no está preparada!

PHILINE
Tengo tiempo de sobra
para transformarme en hada tras la escena...

(a Federico)

Coge
aquel vestido, allí, en el gabinete....

(señala el gabinete izquierda)

FEDERICO
(Con diligencia)
¡Yo me encargo de llevártelo al escenario!

PHILINE
¡Bien! Nos vemos allá.

(Federico sale)

LAERTES
(A Philine)
¡Philine, no sé una palabra de mi papel!...
¿Y tú?

PHILINE
¡Yo, tengo otra cosa en mente!

LAERTES
(riendo)
¡Bien! ¡La representación promete ser divertida!

(Volviéndose a Guillermo)

¿Vienes?...

GUILLERMO
(Distraído)
Te sigo.

LAERTES
(en voz baja a Philine)
¿Qué pasó?

PHILINE
Te lo contaré...

GUILLERMO
(aparte)
¡Celosa!...

PHILINE
(a Laertes)
Lo sorprendí aquí, con la joven Mignón...

LAERTES
¡Ah!...

PHILINE
... que iba vestida con uno de mis vestidos...
¡P
ara complacerlo!

LAERTES
¡Bah!

PHILINE
La pobre chica, me parece,
que
está enamorada de su patrón.

LAERTES
¡Diablos!

PHILINE
¿No te ríes?

LAERTES
No.

PHILINE
¿Por qué?

LAERTES
(serio)
Porque tú te ríes.

EL APUNTADOR
(Que aparece por el fondo de la escena)
¡Laertes!... ¡Philine!...¡Comenzamos!...

LAERTES
(Corriendo hacia él)
¡Ah, mi querido Aloysius!... ¡Apúntame bien!...
De lo contrario estaré perdido...

(declamando)

¡La hora de nuestro himeneo... bella Hipólita!...

(arroja su libreto al aire)

¡La suerte está echada!... ¡Al combate!...

(sale junto a Aloysius)

PHILINE
(A Guillermo)
¡Señor Meister!...  

GUILLERMO
(saliendo de su ensimismamiento)
¿Si?

(Ofrece su brazo a Philine. Mignón entreabre
la puerta del gabinete de la izquierda)  

PHILINE
(a Guillermo)
¿Qué estabas soñando?
¿Ya no me amas?

GUILLERMO
¿Yo? Philine... ¡Te adoro!...

(Desaparecen por la galería del  fondo)

FEDERICO
(Sale del gabinete izquierdo
cargado con vestidos de Philine)
¡Philine! ¡Philine querida... aquí estoy!...
¡No me ha esperado!
¡Se ha ido del brazo del señor Meister!
¡Decididamente lo mataré!

(Se precipita tras los pasos de Philine)

MIGNÓN
(Reaparece, vestida con las ropas
que usara en el primer acto)
A esa Philine... ¡La odio!...

(Sale corriendo)

Cuadro Segundo

(
Jardines del castillo. A la derecha, un invernadero
adjunto al castillo, e iluminado por dentro. A la
izquierda, un gran estanque con rosaleda. Música
y ruidos de aplausos fuera de escena. Mignón,
bajo los árboles, se oculta en la sombra para
escuchar)

Escena Primera

MIGNÓN
(sola)
¡Ella está allí!... ¡Con él!
¡Empieza su triunfo!
Y yo vago al azar por este enorme jardín...

(agitada)

¡Es amada! ¡Él la ama!... ¡Lo sabía!
¡Estos tormentos ya los presentí!
¡No! ¡No había oído de su boca
esa palabra que destrozó mi corazón!
¿Esperas que tu pena lo conmueva?...
¡P
obre Mignón! ¡Él la ama!
Y su risa burlona, hace más cruel mis palabras.
¡Él la ama!
¡Oh Dios, me estoy volviendo loca de rabia y dolor!

(Corriendo hacia el estanque)

¡Ah!.... Este estanque de agua clara y tranquila,
¡
me atrae hacia él!
Escucho entre los verdes juncos vuestra voz,
¡oh, ninfas acuáticas!...
que m
e atrae hacia el agua inmóvil...

(Cuando se dispone a saltar se oyen
los acordes de un arpa entre los árboles)

¡Cielos! ¿Qué escucho?...

(regresa al centro del escenario)

¡El ángel malvado huyó!
¡Quiero vivir!

(Aparece Lotario)

¿Eres tú, Lotario?...

(Con alegría)

¡Es él!

Escena Segunda

LOTARIO
(sin reconocer inicialmente a Mignón)
¿Quién está ahí?...
¿Quién me llama?

(Mirándola con ternura)

¿Eres tú, Sperata?... ¡Responde! ¿Eres tú?

MIGNÓN
¡No!

LOTARIO
(Empujándola suavemente)
Mi corazón se vuelve a equivocar, ¡ay de mí!
¡No es ella!
Es la niña que quería seguirme; ¡es Mignón!

MIGNÓN
(con tristeza)
¡Oh, sí! ¡Te acuerdas!
Sí, ese es mi nombre.

LOTARIO
¡Pobre niña! ¡Pobre criatura!
Quería verte de nuevo y he seguido tus pasos.
¡Ven junto a mi corazón!
¡Descansa en mis brazos!
¡Dime qué pena te quebranta y te tortura!...

(estrecha a Mignón entre sus brazos)

MIGNÓN
(Con afecto febril y la frente
apoyada en el pecho de Lotario)
¿Ha sufrido? ¿Has llorado?
¿Has languidecido sin esperanza,
con el alma de luto y el corazón desgarrado?
¡Entonces, conoces mi dolor!

LOTARIO
¡Al igual que tú, triste y solitario,
doblegado por leyes inexorables,
con mis lágrimas he regado la tierra!
¡El cielo permanece sordo a mí voz!

Dúo

MIGNÓN
¿Has sufrido? ¿Has llorado?
¿Has languidecido sin esperanza,
con el alma de luto y el corazón desgarrado?
¡Entonces conoces mi dolor!

LOTARIO
¡Sí, he sufrido!
¡He llorado y he languidecido sin esperanza!
¡Al igual que tú, con mi corazón desgarrado,
muchacha, conozco el dolor!

(se oyen fuertes aplausos y exclamaciones
en el interior del castillo)

MIGNÓN
(se desprende de los brazos de Lotario)
¡Escucha! ¡Es su nombre el que la gente grita!
¡Es a ella a quien aclaman
y a quien festejan!...

(se vuelve hacia el castillo con gesto amenazador)

¡Ah! ¿Por qué la mano de Dios
no hace estallar sobre ellos un rayo
y destruye el palacio, y lo reduce a escombros,
y lo sumerge bajo torrentes de fuego?...

(Desaparece entre los árboles)

Escena Tercera

LOTARIO
(Tras un largo silencio, con extravío)
¡Fuego!... ¡Fuego!... ¡Fuego!...

(Lentamente desaparece en las sombras. Las
puertas del invernadero se abren y dejan salir
a la multitud de invitados y comediantes)

Escena Cuarta

(Caballeros y damas, Philine, comediantes,
Federico, el Barón, la Baronesa, el Príncipe,
lacayos con antorchas. La representación
acaba de terminar. Philine y los actores
continúan vistiendo sus trajes teatrales)

EL CORO
¡Brava! ¡Brava! ¡Brava!
¡Gloria a Titania!...

PHILINE
¡Sí, esta noche soy la reina de las hadas!

(Mostrando su varita)

¡Mi cetro de oro!...

(Mostrando las coronas que le presenta Federico)

¡Y estos, mis trofeos!

LOS ACTORES
(entre ellos, con rabia)
¡Ya veinte amantes
rodean a la bella,
y todo es para ella,
flores y felicitaciones!

FEDERICO, CABALLEROS
¡Ya veinte amantes
rodean a la bella,
y ella, cruel,
se ríe de nuestros tormentos!

PHILINE
¡Soy Titania la rubia!
¡
Titania, la hija del aire!...
Riendo, viajo por el mundo
más activa que los pájaros,
y
más rápida que el rayo.
Una banda delirante de elfos
sigue a mi carroza
que vuela en la noche.
A mi alrededor,
mis cortesanos cantan
al placer y al amor.
Una banda delirante de elfos
sigue a mi carroza
que vuela en la noche.
¡Bajo los rayos de la luna!...
Entre las flores,
que la aurora hace renacer,
en los bosques y en los prados,
sobre una espumosa ola,
o
en medio de la bruma
se me puede ver
audazmente
revolotear.
¡Soy Titania la rubia!
¡
Titania, hija del aire!
Riendo, viajo por el mundo
más activa que los pájaros,
y
más rápida que el rayo.

EL CORO
(Alrededor de Philine, alabándola)
¡Gloria a Titania, la rubia!
¡Brava! ¡Brava! ¡Brava!
¡Gloria a Titania!

(Los invitados se dispersan al fondo y caminan
bajo los árboles conformando diferentes grupos)

Escena Quinta

PHILINE
(viendo a Guillermo)
¡Ah! ¡Aquí estás!... Te haces esperar.

(con tono de reproche)

¡No estuviste para escucharme!...

FEDERICO
(aparte)
¡Otra vez él!... ¡Qué sonrisa amable!
¡Qué aire tan tierno!

GUILLERMO
(Mirando a su alrededor, con inquietud)
¡Perdóname!... ¡Busco en vano, a Mignón!...

PHILINE
(zalamera)
¡Eh! ¡Cómo!
¡Aquella a la que buscas, señor,
no soy yo!

(regresan conversando; Mignón y Lotario
se reencuentran delante de la escena)

LOTARIO
(a media voz)
¡Sé feliz, Mignón!
¡Alégrate, alma noble!...
He querido complacerte...
¡
Estos muros ya están en llamas!

MIGNÓN
¡Cielos! ¿Qué estás diciendo?

LOTARIO
(Tranquilamente y sonriendo)
Hice lo que querías.

MIGNÓN
¡Dios!

LOTARIO
¡Estos muros pronto se desmoronarán
bajo torrentes de fuego!

(Mignón, inquieta, busca a Guillermo con
la mirada. Guillermo la ve y corre hacia ella)  

GUILLERMO
¡Eres tú!... ¡Te estaba buscando, Mignón!...

PHILINE
(Acercándose)
¡Hola! ¡Hermosa!

MIGNÓN
¿Qué quieres?

PHILINE
Para probarnos tu diligencia,
ve rápidamente, ve allá,
a buscar...

(le señala el invernadero)

... un ramo de flores, que alguien,
que me es muy querido, me regaló,
y yo dejé caer, creo, que de mi corsé.

GUILLERMO
¿Para qué?...

MIGNÓN
(a Guillermo)
¡Obedezco, obedezco, señor!

(Ella corre al invernadero)

LAERTES
(Acudiendo al lugar)
¡Dios!
¡Philine, amigos!
¡E
l teatro está en llamas!
¡Mirad!...

TODOS
(Con terror)
¿Qué dices?

PHILINE, MUJERES
¡Me Muero!... ¡Mi sangre se hiela!...

(Los lacayos con las antorchas salen. La
escena queda a oscuras; las luces del
incendio comienzan a iluminar los vidrios
del invernadero)

GUILLERMO
(apartando a la muchedumbre)
¡Oh! ¡Niña infeliz!...
¡Atrás! ¡Déjenme pasar!

LAERTES
(reteniéndolo)
¡Detente!

PHILINE
(reteniéndolo también)
¡Querido Guillermo!

GUILLERMO
¡Dejadme, no me detengáis!...

(Se precipita en auxilio de Mignón)

EL CORO
¡Para apagar las llamas,
toda ayuda será inútil!
¡El terror hiela nuestras almas!
De nada serviría intentar
un esfuerzo sobrehumano

LOTARIO
(De pie, en medio de la escena,
y sobresaliendo del tumulto general)
Fugitivo y tembloroso,
voy de puerta en puerta,
donde el cielo me conduce,
a donde la tormenta me lleva,
¡
Dios protege a los miserables!...

(Los vidrios estallan por el calor y caen al
suelo. Los invitados se agolpan delante
del escenario lanzando gritos de terror)

PHILINE
Yo ignoraba que hubiera peligro...
¡el cielo es mi testigo!

LOTARIO
(Indiferente a todo,
en una suerte de éxtasis)
¡Vive! ¡Ella vive y yo sigo su rastro!
Quiero descansar un día, un solo día, y luego seguir...
¡Iré más lejos!...
¡Siempre más lejos!...

(Guillermo aparece llevando a Mignón en brazos)

EL CORO
¡Cielos!

LAERTES, PHILINE
¡Guillermo!...

GUILLERMO
¡De la muerte Dios la ha preservado!
¡Las llamas ya la estaban rodeando!
¡La he salvado!

(La tiende sobre el césped. Mignón permanece
desmayada apretando entre sus manos crispadas
un ramo de flores marchitas y medio quemadas)



ACTO TERCERO


Cuadro Primero

(
Galería decorada con estatuas. A la derecha, una
ventana hacia la campiña. Al fondo, una gran puerta
cerrada. Puertas laterales. Al levantarse el telón, el
escenario está vacío) 

Escena Primera

(
Preludio de arpa)

CORO
(desde el exterior)
¡
La suave luz de las estrellas
ilumina las olas en movimiento!
¡Amigos, despleguemos alegremente nuestras velas
a los amorosos besos del viento!
¡La barca centellea
sobre las aguas del lago azul
dejando
tras de sí
un surco de fuego!...
¡
La suave luz de las estrellas
ilumina las olas en movimiento!
¡Amigos, despleguemos felices nuestras velas
a los amorosos besos del viento!

(Lotario aparece en el umbral de la puerta derecha)

Escena Segunda

LOTARIO
(a solas)
¡Ella duerme!...

I
¡Logré calmar la agitación de su corazón!
Una sonrisa dulce y dichosa
mostraban sus labios al escuchar mi voz.
¡El sueño ha cerrado sus ojos!

II
¡Un ángel está de pie, ante ella!
¡Un ángel descendió del cielo
¡La cubre con la sombra de sus alas!...
¡El sueño ha cerrado sus ojos!

REANUDACIÓN DEL CORO
(al fondo)
¡La suave luz de las estrellas
ilumina las olas en movimiento!
¡Amigos, despleguemos felices nuestras velas
a los amorosos besos del viento!

(Las voces se pierden poco a poco. Lotario
permanece inmerso en sus pensamientos)

Escena Tercera

(Antonio entra con una lámpara)

GUILLERMO
¡Bien! Coloca la lámpara ahí.

ANTONIO
(pone la lámpara sobre la mesa
y se vuelve hacia la ventana)
Desde esta ventana, su señoría podrá ver cómo
todas las villas de los alrededores están iluminadas;
y cómo los barcos de los pescadores
surcan el agua con canciones y guitarras.
Mañana es el día de la fiesta del lago.

GUILLERMO
Lo sé.

ANTONIO
(con tristeza)
Este es el único palacio que no se ilumina
y que ya no participa de la fiesta...
¡D
esde hace quince años!

GUILLERMO
Sí; oí hablar de una desgracia
que sucedió hace tiempo.
Una muchacha que se ahogó en el lago,
¿no es así?

ANTONIO
Una niña, señor.
Fui yo quien encontró su sombrero en la orilla.
¡Pobre pequeña!
Aún no ha sido enterrada en tierra cristiana
porque no la hemos encontrado.
Su madre murió de pena;
y
su padre, loco de dolor, desapareció.
Ahora el antiguo palacio de mis señores está a la venta.
Si su señoría todavía tiene
la intención de comprarlo...

GUILLERMO
Lo decidiré mañana.

ANTONIO
¿Su señoría ordena algo más?

GUILLERMO
No.

ANTONIO
(Para sí, observando a Lotario que
todavía está inmerso en sus pensamientos)
Los rasgos de del anciano que la acompaña
no me son desconocidos.

GUILLERMO
(se vuelve hacia Antonio)
¿Qué te sucede?

ANTONIO
Nada, señor; le deseo una buena noche.

GUILLERMO
Buenas noches.

(Antonio sale)

Escena Cuarta

GUILLERMO
(Tocando el hombro de Lotario)
¡Y bien! Lotario… ¿duerme aún Mignón?

LOTARIO
(volviendo en sí)
Sí.

GUILLERMO
¡Pobre niña! Te agradezco por habernos
acompañado, querido Lotario,
y por realizar la mitad de mi tarea.
Tu amistad es más valiosa para ella que la mía,
pues
sabes mejor que yo cómo calmar
esa fiebre ardiente que la consume.

LOTARIO
La muchacha ya no tiene fiebre.

GUILLERMO
¿Es cierto? ¿Será el aire de su tierra natal
lo que ha producido este milagro?
Porque si debo creer en las pocas palabras
que dejó escapar en su delirio,
ella debe haber nacido en esta región de Italia.
¿Te ha dicho algo?

LOTARIO
No.

GUILLERMO
Nos vamos a establecer aquí, Lotario,
y espero que Mignón se recupere por completo.
¿Has oído lo que me dijo
ese viejo sirviente?

LOTARIO
No.

GUILLERMO
Esta propiedad está en venta;
y si Mignón se encuentra bien,
le compraré el palacio Cipriani.

LOTARIO
(Se levanta estremecido)
¡Cipriani!

GUILLERMO
¿Qué te sucede?

(Lotario camina en silencio mirando a
su alrededor. Se dirige a la gran puerta
trasera e intenta abrirla)

¡No puedes entrar ahí, esa habitación,
según me dijeron, era la del viejo marqués,
y no ha sido abierta desde hace quince años!...

LOTARIO
¡Quince años!...

(Mira a su alrededor como si tratara
de ordenar sus pensamientos, luego va
hacia la puerta de la izquierda)

¡Ah! ¡allá!

GUILLERMO
¿Qué quieres hacer?

(Lotario, desde el umbral de la puerta, le indica
que se calle. Se aleja lentamente con un dedo
sobre los labios y la mirada fija)

Escena Quinta

GUILLERMO
(Solo)
¡Su mirada es extraña!...
¿Qué nuevo delirio turba su cerebro?...
¡Ah! ¡Su corazón, más que su razón,
le
inspira las palabras de consuelo
que necesita Mignón para sanarse!

(Se acerca a la puerta de la derecha,
la entreabre y se inclina para escuchar)

¡Ella descansa plácidamente!...
¡Pronuncia mi nombre en voz baja!...
¡Ah! ¡Mi querida Mignón!

(Tras una pausa, regresa al centro del escenario)

¿Por qué no adiviné antes su secreto?

R
omanza

I
¡Ella no creía, en su ingenuo candor,
que el amor inocente que dormía en su corazón,
podía transformarse algún día en un ardor más vivo
enturbiando por siempre su sueño de felicidad!
Para devolver a la flor marchita
su frescura, su brillo bermejo,
¡oh, primavera! dale una gota de rocío.
¡Oh, corazón mío, dale tu rayo de sol! 

II
¡En vano espero una confesión de su boca!
¡Pretendo saber su secreto dolor en vano!
Mis ojos la intimidan y mi voz la asusta.
Una palabras turba su alma
¡
haciéndole derramar lágrimas!...
Para devolver a la flor marchita
su frescura, su brillo bermejo,
¡oh, primavera! dale una gota de rocío.
¡Oh, corazón mío, dale tu rayo de sol!

Escena Sexta

ANTONIO
(entrando)
¡Señor!...

GUILLERMO
¿Qué sucede?

ANTONIO
Ahí hay un amigo que quiere verlo.

GUILLERMO
¿Un amigo?

LAERTES
(que aparece en el umbral)
Sí, mi querido Guillermo... soy yo...

GUILLERMO
¡Laertes!

(A Antonio)

Déjanos a solas.

(Antonio sale)

Escena Séptima

GUILLERMO
¡Tú, Laertes!

LAERTES
Yo mismo...

(Guillermo mira ansiosamente hacia la puerta)

¡No temas... estoy solo!...

GUILLERMO
(con frialdad)
¿Qué quieres?

LAERTES
Estrecharte amistosamente la mano,
si me lo permites, y recordar nuestro primer encuentro
y nuestra buena relación de antaño...

(le tiende la mano)

¿Aceptas?

GUILLERMO
(con aire contrariado)
¡De buena gana!... Pero habla bajo, por favor.

(Señalando la puerta de la derecha)

Hay una persona a la que aprecio...
Descansa ahí en este momento...

LAERTES
¿Mignón?...

GUILLERMO
Sí.

LAERTES
¿Así que, la joven muchacha enferma,
a la que rodeas de tus cuidados
y ocultas a los ojos de todos desde hace ocho días,
está en este viejo palacio italiano?...

GUILLERMO
Así es
.

LAERTES